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débats, la paix lui fut enfin accordée ; mais à quelles conditions ! Athènes en avait, dans l’ivresse de ses premiers triomphes, imposé à ses ennemis de plus dures ; cependant elle ne s’était jamais défendue de l’espoir que la Grèce ne la traiterait pas comme un de ces états sans passé, qui n’ont pour les protéger ni l’éclat de grands noms, ni l’égide de services rendus. Dans sa pensée secrète, le souvenir de Marathon et de Salamine devait encore la couvrir et désarmer jusqu’à un certain point l’inimitié du Péloponèse. Cette illusion tomba quand Théramène et les autres négociateurs revinrent de Sparte. Il fallait « raser les longs murs et les fortifications du Pirée, livrer les vaisseaux, à l’exception de douze, rappeler les bannis, se résigner à ne plus avoir d’autres amis et d’autres ennemis que ceux des Lacédémoniens. » Quelques citoyens voulurent se révolter contre ces exigences ; la majorité, une majorité écrasante, étouffa leur voix. Pouvait-on tenir plus longtemps quand déjà les morts se comptaient chaque jour par centaines ? Y avait-il intérêt à payer de nouveaux sacrifices un délai que tous savaient devoir rester sans issue ? On se soumit, et la paix fut signée. Lysandre alors aborda au Pirée ; les exilés y rentrèrent avec lui. Ce ne fut pas, hélas ! comme Athènes avait peut-être le droit de s’y attendre, le jour triste, ce fut le jour joyeux. « Les murs, dit Xénophon, furent abattus au son de la flûte avec une grande ardeur, et la Grèce tout entière célébra le jour qui les vit tomber comme l’avènement de sa liberté. »

La Grèce se trompait : le triomphe éphémère de l’oligarchie ne fonda rien, pas même la puissance de Sparte. Alcibiade et Lysandre disparurent ; Alcibiade, assailli par ordre de Pharnabaze dans un village de Phrygie, — il avait alors quarante ans, — Lysandre mortellement blessé dans une escarmouche contre les Thébains, sur les bords du lac Copaïs. Des acteurs principaux de la guerre du Péloponèse, il ne resta plus bientôt que Thrasybule et Conon : Thrasybule qui chassa sans peine les trente tyrans le jour où Pausanias cessa de leur prêter l’appui d’une garnison lacédémonienne, Conon qui prit dans les eaux de Cnide la revanche d’Ægos-Potamos, en se plaçant avec Pharnabaze à la tête de cette fameuse flotte phénicienne, si longtemps promise à Sparte et mise enfin au service du relèvement inespéré d’Athènes. Bien des chemins conduisent les nations à la mort ; il en est un pourtant qui les y mène plus vite que tous les autres : l’ingratitude avait perdu Athènes, ce fut par l’ingratitude aussi que Sparte passa, en quelques mois, du triomphe à la déchéance. Athènes s’était montrée ingrate envers ses généraux ; Sparte crut pouvoir être impunément ingrate envers son allié ; elle mordit la main qui prodiguait naguère à Lysandre et à Mindaros les subsides. L’expédition des dix mille lui avait révélé la