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noms qu’on aimerait à sauver, avant que la nuit éternelle les submerge, je n’en veux, pour le moment du moins, disputer qu’un seul à l’oubli. Ce sera le nom d’un officier dont l’amiral Baudin m’a bien souvent entretenu. Ce nom, je le choisis parce qu’il rappelle un caractère antique ; je le choisis encore parce qu’il est associé dans ma pensée au souvenir d’un épisode où je retrouve les cruelles pasions qui amenèrent, en l’année 405 avant notre ère, le massacre de trois mille Athéniens. Je n’ai certes pas au même degré que Samuel Johnson le goût des bons haïsseurs. Quelle âme exempte de fiel nous pourrait cependant donner le spectacle de ce dédain altier de la mort, de cet héroïsme farouche, — je serais presque tenté de dire refrogné, — dont firent preuve Philoclès à Lampsaque et, vingt-deux siècles plus tard, dans les mers de l’Inde, le lieutenant Charles Moreau.

Le lieutenant de vaisseau Moreau était embarqué en qualité de second à bord de la Piémontaise, frégate que commandait alors le capitaine Épron ; il fut accusé par un rapport aussi odieux que mensonger d’avoir frappé de son poignard le capitaine Larkins, du vaisseau de la compagnie des Indes le Warren-Hastings, après que ce vaisseau se fut rendu, — stabbed after the surrender. — Le gouvernement de Calcutta expédie sur-le-champ à tous les navires de la station l’ordre de pendre à la grand’ vergue le lieutenant Moreau, si la Piémontaise a quelque jour le destin du Warren-Hastings. La tête mise à prix n’était pas celle d’un ennemi ordinaire. Moreau, dans l’opinion de l’amiral Baudin, son compagnon d’armes à bord de la Piémontaise, eût été, sans le coup prématuré qui l’atteignit, une des gloires les plus pures et les plus éclatantes de la marine française. Mais n’atténuons en rien le sentiment qu’exprimait l’amiral : « Moreau, m’a-t-il dit souvent, eût régénéré notre marine. »

La Piémontaise cependant continue sa croisière, fait de nouvelles prises. L’accusation du capitaine Larkins, la circulaire de la compagnie, finissent de cette façon par arriver à la connaissance du prétendu assassin. « Les Anglais peuvent donner tous les ordres qu’ils voudront, dit Moreau ; je ne tomberai pas vivant entre leurs mains. » Quelques mois se passent. La Piémontaise rencontre la frégate le San-Fiorenzo. Un combat s’engage ; la nuit vient l’interrompre ; on le reprendra quand paraîtra le jour. Moreau est resté sombre ; il augure mal de l’issue d’une affaire qui jusque-là n’a pas été conduite à sa guise. « Promettez-moi, dit-il à son ami Baudin, de me jeter à la mer, si par hasard demain j’étais blessé. » Baudin se récrie, s’efforce de détourner le funeste présage, « Promettez toujours ! » Baudin détourne la tête et ne répond pas. Le lendemain, comme on l’avait prévu, l’action recommence. Moreau est à son poste sur le gaillard d’avant ; un éclat de bois le frappe à