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prix, il est aujourd’hui plus sûr et plus commode pour un capitaliste français de placer ses fonds à Vienne, à Berlin ou à Londres, qu’il ne l’était, il y a cinquante ans, pour un habitant du centre de la France de placer les siens à Bordeaux ou à Paris.

Les mêmes circonstances tendent à combattre, bien qu’avec moins d’activité et de succès, — parce qu’elles opèrent sur des masses et non sur des individus, parce qu’elles opèrent sur des ignorans et non sur des hommes éclairés, — les mêmes circonstances, disons-nous, tendent à combattre l’aversion des classes laborieuses pour tout déplacement temporaire ou définitif. Plus de différences essentielles dans le genre de vie, les mœurs, les habitudes de tous les pays. Partout un respect à peu près égal pour le travail, sa condition, sa liberté, la propriété de ses produits ; à peu près les mêmes rapports entre les maîtres et les salariés ; facilité toujours croissante à se transporter d’un pays dans un autre ; progrès toujours croissant dans la modicité des frais de transport. La navigation à vapeur a fait merveille en ceci ; l’établissement des chemins de fer fait bien plus encore. Aussi quelle différence entre le temps passé et le temps présent ! Combien n’en a-t-il pas coûté, il y a quarante ans, d’efforts et de sacrifices, à lord Selkirk et aux grands seigneurs écossais, pour faire passer au Canada une partie, une faible partie de la population des Highlands ? Aujourd’hui, c’est volontairement et par centaines que les paysans de la Suisse et des bords du Rhin encombrent au Havre les paquebots transatlantiques, que les Basques se pressent pour fonder une colonie sur les rives de la Plata ; c’est par milliers que les Américains du Nord émigrent en Californie, et les Anglais à la Nouvelle-Hollande ; c’est par centaines de milliers que les paysans irlandais inondent les États-Unis ; et, bien que ces grands mouvemens aient pour cause des circonstances extraordinaires, ils n’en dénotent pas moins dans les classes laborieuses une disposition nouvelle, une disposition qui mérite de fixer sérieusement l’attention des hommes d’état.

Il ne faut donc point se faire illusion. En thèse générale, la tendance de la liberté commerciale est d’accroître la puissance et la richesse des contrées favorisées par la nature, des pays avancés en civilisation, et d’affaiblir au contraire, d’appauvrir plus ou moins les contrées maltraitées par la nature, les pays arriérés en civilisation. Or la conséquence rigoureuse de cette vérité, rigoureusement déduite elle-même des principes les plus avérés de la science, serait d’admettre pour chaque état, en matière de liberté commerciale, une politique particulière, une politique qui se réglerait sur le degré que chaque état occupe dans l’échelle de la civilisation et de la richesse, plus libérale pour celui-ci, pour celui-là plus restrictive ; peut-être même une politique particulière, pour