Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/871

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tomber en friche ; par une nouvelle et rigoureuse application du précepte évangélique : Il sera donné à ceux qui ont, et à ceux qui n’ont pas on ôtera même ce qu’ils ont.

Tant s’en faut donc qu’on puisse dire qu’en principe général la liberté du commerce, dans l’état présent de l’Europe, du monde civilisé, soit également utile, également désirable pour tous les peuples indistinctement, et qu’on puisse conseiller à tous les gouvernemens de se lancer à l’envi, dans cette voie, sans regarder aux conséquences.

2° Ce n’est pas ainsi, j’en conviens, que raisonnent les économistes ; ils raisonnent exclusivement dans cette hypothèse, que le déplacement du capital et du travail produit par la suppression des droits protecteurs d’état à état doit s’opérer exclusivement dans l’intérieur de chaque état.

Dans chaque état, disent-ils, les industries qui ne pourront, après l’abolition du régime protecteur, soutenir la concurrence étrangère, tomberont, cela est vrai ; il y aura déperdition du capital fixe et souffrance momentanée, mais le capital circulant et le travail que ces industries employaient seront transférés à d’autres industries également nationales ; ils seront consacrés à produire des équivalons destinés à s’échanger contre les importations nouvelles que le nouvel état dès choses introduira sur le marché national.

Il le faut bien, ajoutent-ils, sans cela ces importations n’auraient pas lieu. D’état à état, comme d’homme à homme, on ne donne rien pour rien. Si la France, par exemple, abolissait demain les droits protecteurs qu’elle impose à la houille anglaise, la houille anglaise pénétrerait sur là marché français ; mais elle n’y pénétrerait qu’à la condition d’y trouver des objets d’échange ; or ces objets d’échange, qui les produirait, sinon les capitalistes et les travailleurs qui déserteraient l’exploitation de nos houillères les moins fécondés et les moins bien placées ?

Tout accroissement d’importation implique un accroissement d’exportation, tout accroissement d’exportation un accroissement de produits exportables, et tout accroissement de produits exportables un nouvel emploi du capital et du travail déplacés.

Quelque spécieux que soit ce raisonnement, quelque accrédité qu’il soit dans la science, je n’hésite point à dire qu’il est fondé sur une méprise.

Si la France abolissait demain les droits protecteurs qu’elle imposé à la houille anglaise, la houille anglaise n’attendrait pas pour pénétrer sur le marché français que le capital et le travail consacrés à l’exploitation de nos houillères les moins fécondes et les