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lorsqu’elles ont chance de réussir et d’atteindre leur but ; du moment, en un mot, que protection n’est refusée qu’aux industries qui n’en ont pas besoin ou à celles qui ne pourraient subsister qu’au détriment des consommateurs tant actuellement qu’à l’avenir, sur quoi dispute-t-on ? sur quoi peut-on disputer, en théorie s’entend, car il va sans dire qu’en ceci, comme en toutes choses, on disputera toujours sur l’application des principes généraux aux faits particuliers ?

Hélas ! on dispute parce que originairement on a disputé, parce que, avant de se rapprocher sur le terrain de la raison et de l’équité, on est parti des deux extrémités opposées, parce que les adversaires nourrissent les uns contre les autres des préventions invétérées, des rancunes implacables, d’insurmontables méfiances ; on dispute pour l’honneur du drapeau, on dispute surtout parce que le plus fort dans chaque occasion, le plus fort, quel qu’il soit, est, toujours tenté d’abuser de sa position, parce qu’il oublie ou méconnaît dans la pratique ce qu’il a concédé en théorie, parce qu’il se laisse aller à raisonner intrépidement comme s’il n’avait rien accordé.

N’avons-nous pas entendu, dans la célèbre discussion que je rappelais tout à l’heure, l’orateur qui charmait l’assemblée établir aux applaudissemens frénétiques de toutes les parties de la salle que toutes les industries en France avaient besoin d’être protégées, partant qu’aucune n’est en état de supporter par ses propres forces la concurrence étrangère, qu’aucun producteur ne pouvait faire ses affaires sans prélever un impôt sur les consommateurs, et citer en preuve l’industrie vinicole, où la France n’a point d’égale : « Nos vins de Bordeaux, s’écriait-il, peuvent, il est vrai, se passer de protection, mais gare aux vins de Provence ; ils pourraient dans les mauvaises années avoir à lutter contre les vins d’Espagne ou d’Italie ; donc un débit protecteur pour tous nos vins sans exception[1]. »

N’était-ce pas là rétrograder bien en arrière de Colbert et de Forbonnais ? N’était-ce pas là reconnaître à tout producteur le droit de taxer tout consommateur non pour quelque motif de sécurité publique, de compensation, d’encouragement temporaire ou de représaille, mais ipso facto, parce que le producteur produit, et que le consommateur est gent taillable à merci et miséricorde ?

Est-il besoin de faire observer, en outre, que dans un pays où toutes les industries seraient également protégées, aucune ne le serait effectivement, puisque chaque industriel rendrait de la main droite ce qu’il recevrait de la main gauche et rembourserait, comme

  1. Discours de M. Thiers. Préface, p. VIII, texte, p. 14.