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provinces, et les lignes de douanes intérieures qui les protégeaient. Personne aujourd’hui ne l’en blâme ; il n’existe pas, que je sache, de protectionniste assez intrépide pour réclamer, sous ce rapport, le rétablissement de tout ou partie de l’ancien régime.

Il ne faut pas, néanmoins, se faire illusion. L’introduction de la liberté du commerce à l’intérieur n’a pas été, dans le temps, moins rigoureuse pour les intérêts privés qui s’étaient formés et développés à la faveur du système contraire, que ne le serait aujourd’hui la liberté du commerce à l’extérieur pour les intérêts privés qui se sont formés et développés à la faveur de nos tarifs actuels. Soumis à la concurrence, ceux de ces intérêts privés qui n’ont pu la soutenir ont été forcés alors, comme ils le seraient aujourd’hui, d’abandonner, à peu près sans retour, le capital fixe engagé dans leurs établissemens, de subir une dépréciation plus ou moins notable sur leur capital circulant, de laisser enfin sans emploi tout ou partie de ce capital pendant un temps plus ou moins long, et les ouvriers employés dans ces établissemens ont été forcés, de leur côté, de subir un chômage plus ou moins long et de se résigner aux embarras, aux dépenses d’apprentissage qu’entraîne inévitablement le passage d’un genre de main-d’œuvre à un autre.

Quoi qu’il en soit, ce qu’a fait rassemblée constituante, le directoire et l’empire l’ont fait avec la même décision, dans des circonstances différentes. Lorsqu’en 1797 le traité de Campo-Formio a réuni définitivement à la France la rive gauche du Rhin, le directoire a placé sous un même régime les anciens et les nouveaux départemens. Autant en a fait l’empereur Napoléon Ier, le moins libéral des hommes, lorsqu’il a successivement réuni à la France : en 1804, le Piémont [1] ; en 1808, la Toscane, Parme et Plaisance [2] ; en 1809, Rome et l’état romain [3] ; en 1810, le Valais, la Hollande et les villes hanséatiques [4] ; de telle sorte qu’en 1813, à la chute de l’empire, la France s’étendant des Pyrénées à l’Elbe et de Rome à Hambourg, la liberté du commerce se trouvait établie de plein droit sur un territoire égal aux deux tiers de l’Europe.

Pour en venir là, il avait fallu sacrifier bien des intérêts privés, bien des établissemens préexistans ; il avait fallu faire ou laisser subir aux classes laborieuses bien des déplacemens onéreux, bien des souffrances réelles.

Personne n’avait réclamé.

Personne ne réclamerait non plus si le sort des armes nous rendait nos conquêtes, si, ce qui fut fait alors, il était question de le

  1. 24 fructidor au X.
  2. 30 mai 1808.
  3. 17 mai 1809.
  4. Les 13 et 14 décembre 1810.