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coins de la société. Rien n’est plus injuste assurément, du moins en France ; car, lorsqu’il arrive, ce qui n’est pas sans exemple, que les vicissitudes de la politique portent à la tête de nos finances quelque économiste de profession, le premier soin du pauvre homme, c’est de mettre son drapeau dans sa poche, d’enfermer ses principes dans son tiroir, et d’agir comme s’il n’avait jamais rien dit, ni rien écrit.

En 1814, au début de la restauration, la France avait pour ministre des finances un homme doué de rares talens et, ce qui est plus rare encore, d’une grande fermeté de caractère. M. Louis avait devant lui une table rase. Le système continental venait de tomber sous les coups de l’Angleterre, et sous les anathèmes de l’Europe. Nos douanes avaient été expulsées de tous les pays conquis par nous et reconquis sur nous ; nos douaniers étaient dispersés, notre frontière de terre et de mer était ouverte de toutes parts. Les intérêts manufacturiers qui périssaient avec le régime impérial avaient l’oreille basse ; la liberté était à la mode, au moins pour quelques instans. Certes l’occasion était belle pour établir la liberté du commerce sur des bases sages, mais larges. Qu’a fait M. Louis, disciple fervent d’Adam Smith, libre-échangiste, s’il en fut, pour parler le jargon du jour ? Il a établi le système protecteur, d’abord timidement, par quelques mesures de gouvernement, puis ouvertement, par la loi du 17 novembre 1814.

Lors de la mémorable discussion que je rappelais en commençant, nous avions à la tête du ministère du commerce un économiste de profession ; à la tête du ministère de l’intérieur un économiste de profession ; à la tête de la commission du budget, souveraine à cette époque en matière de finances, un économiste de profession. Qu’est-il arrivé ? Par une singulière fatalité, tous trois étaient absens, et leur science chérie a été traînée sur la claie, sans qu’un mot ait été articulé pour sa défense. N’est-il pas permis de penser que la crainte de se trouver en minorité n’est pas la seule qui les domine, qu’ils partagent, à un certain degré, la frayeur qu’ils inspirent, et que, à tout prendre, ils préfèrent n’avoir point à répondre des conséquences de leurs principes ? En posant à ces principes des limites que la science autoriserait, ne les mettrait-on pas un peu plus à l’aise ? Mais c’est surtout aux gouvernemens, c’est surtout aux intérêts sociaux qu’on rendrait service.

Les gouvernemens professent, en général, le système protecteur, ut pratiquent à petit bruit, autant qu’ils peuvent, autant qu’ils osent, le système libéral. Il n’y a rien là que de naturel. Tout gouvernement est conservateur, et le système protecteur a pour but la conservation de ce qui est. Mais tout gouvernement éclairé connaît les faits, en mesure la valeur, en détermine la portée, pénètre