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fortifications, non loin des prairies submersibles des glacières où la Bièvre peut se répandre, à côté de la rue du Moulin-des-Prés, existe un petit passage auquel Dubois avait donné son nom, car il en était le propriétaire. C’est là qu’il habitait une petite maison proprette entourée d’un jardin. Il était fort connu, très aimé dans son voisinage, où bien souvent il avait distribué des soins et des médicamens gratuits ; familier avec tout le monde, habitué à manier les ouvriers, leur disant parfois de bonnes vérités tout en riant, il avait dans ses alentours une sorte de popularité qui lui avait fait négliger bien des avis prudens qu’il avait reçus. Quand vint la commune, il se moqua très ouvertement des fédérés et leur prédit que tôt ou tard ils seraient battus par les Versaillais. Dans le XIIIe arrondissement régnait Marie-Jean-Baptiste Sérizier, colonel de la légion, et dont la garde d’honneur était formée par le fameux 101e bataillon, resté cher au souvenir des communards, et qui n’était qu’un ramassis d’assassins, comme on put le reconnaître lors du massacre des dominicains d’Arcueil. Bien souvent Dubois, en passant sur le boulevard d’Italie, avait entendu des menaces sonner à ses oreilles ; il n’en avait tenu compte et y avait répondu par quelques plaisanteries. Il n’avait jamais fait que du bien autour de lui et ne s’imaginait pas que ce fût un cas pendable. Dans la journée du 23 mai, des fédérés du 101e construisirent une barricade à chacune des issues du passage et l’on demanda à Dubois l’autorisation de pénétrer dans son jardin pour en créneler le mur. Il refusa et dit à quelques-uns des insurgés qui étaient ses locataires : « Au lieu de construire des barricades, vous feriez bien mieux de me payer l’argent que vous me devez. » L’un d’eux répondit : « Sois sans crainte, mon vieux, on te paiera ! » Le lendemain 24, apercevant un facteur qui traversait le passage, Dubois, de sa fenêtre, lui demanda s’il était vrai que les troupes françaises fussent entrées dans Paris ; un fédéré qui l’avait entendu lui cria : « Oui, mais avant que les Versaillais soient ici, on aura réglé ton affaire, car ton compte est bon. » Dubois vivait seul dans sa maison avec une servante ; celle-ci prit peur, supplia son maître de s’éloigner, et tous deux sortirent vers trois heures de l’après-midi pour aller chercher un asile. Le factionnaire qui gardait la barricade l’aperçut, fit feu sur lui et ne l’atteignit pas. Dubois et la femme qui l’accompagnait rentrèrent précipitamment dans la maison. Les fédérés sonnèrent l’alarme, se réunirent, puis, marchant valeureusement, ils cassèrent les vitres à coups de fusil et firent sauter la porte à coups de merlin. La servante épouvantée s’était sauvée et enfermée dans sa chambre. Dubois prit un flacon d’acide sulfurique et le lança au visage des assaillans, dont trois furent brûlés ; l’escalier était franchi, la chambre était forcée ; le malheureux eut encore le temps de jeter un pot de fleur