Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/843

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tuméfié par les coups, les cheveux arrachés laissaient voir la peau du crâne sanguinolente et dénudée. L’homme entra dans l’intérieur de l’Hôtel de Ville ; il y resta un quart d’heure, j’ignore ce qui s’y passa, j’ignore devant qui il comparut, j’ignore qui l’interrogea, qui le condamna, qui le fit exécuter. Pendant qu’on le jugeait, Imbert, resté dehors, pérorait : « Il a tué, il doit être tué. Il est doublement coupable ; il a mis le feu à la cartoucherie et a donné un coup de hache. » La foule paraissait convaincue par ces beaux raisonnemens et criait : A mort le roussin ! Lorsque l’homme sortit de l’Hôtel de Ville, c’est à peine s’il pouvait se tenir debout ; on le traîna jusqu’à l’avenue Victoria et on le plaça contre un arbre. Il avait été si cruellement frappé, il était tellement affaibli, qu’il s’affaissa et tomba. On le releva, on l’attacha à un tronc d’arbre à l’aide d’un licou de cheval, et d’un seul coup de fusil on le tua. On mit le corps sur une civière et on le porta à la Morgue, où il ne fut pas reconnu [1] !

L’émulation du meurtre avait saisi tous les cœurs, et les femmes faisaient effort pour s’élever à la hauteur des hommes ; elles y réussissaient : au cours de ces récits, nous l’avons souvent démontré, dans plus d’un cas, la victime aurait pu être sauvée, si la femme n’était intervenue, n’avait dit aux hommes hésitans : « Vous êtes des lâches ! » et n’avait bien souvent porté le premier coup. Le mardi 23 mai, la bataille était encore loin du centre de Paris, la place de la Bastille n’était pas près d’être attaquée ; des réserves l’occupaient, canons rangés symétriquement, fusils en faisceaux, fédérés vaguant au hasard ou se remplissant dans les cabarets. Un homme d’une quarantaine d’années et dont l’identité n’a jamais pu être déterminée traversa la place, venant du faubourg « Antoine » et se dirigeant vers le boulevard Beaumarchais. Lui aussi, il portait une de ces malheureuses blouses blanches qui, dans ces jours de folie furieuse, équivalaient à une condamnation à mort. Il marchait d’un bon pas, des sentinelles l’aperçurent : Halte là ! on l’interrogea, on l’examina. Il avait des moustaches, donc c’est un gendarme. Un peloton de fédérés se massa autour de lui, et on le conduisit à la Petite-Roquette, où une cour martiale siégeait en permanence. L’homme fut poussé dans l’arrière-greffe et se trouva en présence de ses juges. Ce tribunal avait chaud, car il était en corps de chemise, bras nus et rangé autour d’une table sur laquelle il n’y avait plus guère que des bouteilles vides. Le plus âgé de ces magistrats n’avait pas vingt ans. La foule avait pénétré dans le prétoire ; l’homme ne faiblissait pas et faisait bonne figure, malgré les cris qu’il entendait : « Fusillez-le ! assommez-le ! c’est un gendarme ! il

  1. Procès Louis Imbert ; déb. contr., troisième conseil de guerre, 21 janvier 1874.