Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/815

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


s’agissait bien de tout cela ! La souffrance de vingt siècles pouvait tout d’un coup pousser son cri ; les instincts étaient lâchés ; c’était la guerre sociale ! Ah ! pauvres nous ! Est-ce qu’on est quelqu’un dans les foules ? Suivre le mouvement pour avoir encore l’air de le conduire, c’est la seule chance de le diriger encore un peu. Le vrai, c’est que nous avons eu peur du vide. Et à quoi bon ? Nous n’aurons rien fait, et nous n’empêcherons rien. La réaction, maîtresse de ce que nous aurons épargné, nous traitera de barbares, et en fait, la machine aura reculé de vingt ans,.. car on y viendra, à la table rase. — Est-ce qu’on peut rebâtir sur des ruines ? Mais il n’y a plus à dire, notre poste est là jusqu’à ce que nous crevions ! Car, que nous levions le pied aujourd’hui par impuissance ou par lâcheté, quelle débâcle alors ! l’inconnu des représailles et de la rage. Baste ! qu’est-ce que tout cela vous fait ; j’ai tort de vous parler de nos petites affaires. »

Tout cela était dit « à la cantonade, » comme une sorte d’aparté, mais évidemment pour M. Got, qui n’en perdait point une parole, et qui à peine sorti nota, sténographia l’étrange aveu qu’il venait d’entendre. Cet aveu, il faut le retenir, car il est sincère. Celui qui le laissait échapper, et qu’il nous serait facile de nommer, disait la vérité. Les belluaires de la commune avaient non pas dompté, mais apaisé momentanément les bêtes féroces ; à la fin, loin de les retenir, ils les excitèrent et rivalisèrent de cruauté avec elles. Ce n’est point l’emportement de la lutte, l’ivresse de la tuerie qui les a entraînés ; non, ils ont agi avec préméditation, ils ont eu la volonté de leur crime. C’est encore l’interlocuteur de M. Got qui le dira. Comme celui-ci allait prendre congé, la porte s’ouvrit, et deux hommes entrèrent. L’un vêtu en officier fédéré, l’autre, que M. Got ne connaît pas et dont il trace de main de maître un portrait tellement ressemblant qu’il équivaut à un nom : « en bourgeois, petit, tête grinchue et bistrée, bec de vautour, yeux et dents de loup, une espèce de pion. » C’est Théophile Ferré. — on parle de trahison, comme toujours ; on se montre des lettres dénonciatrices ; on prononce le nom de certain général de la commune. M. Got veut se retirer ; le chef de bureau qui lui a délivré le laisser-passer lui dit adieu : « Racontez du moins à ceux de Londres que nous avons résisté crânement. ; oh ! nous ne sommes pas rendus et nous ne nous rendrons pas. Est-ce qu’on se rend aux sergens de ville et aux assassins de Versailles ? Eh bien ! citoyen Got, vous qui êtes un sage, soyez le notaire de ce testament de la commune révolutionnaire et militante ! » Ceci se disait le 23 mai, vers six heures du matin ; le réactionnaire de la sûreté générale savait exactement à quoi s’en tenir, il n’ignorait pas que pour lui, pour ses congénères de la révolte, la partie était perdue, absolument perdue. Ce