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de ses camarades, des représentations théâtrales. Le samedi 20 mai il reçut de Paris des lettres inquiétantes ; on lui apprenait que le hameau de Boulainvilliers était exposé aux projectiles des batteries françaises, et qu’il y avait tout à craindre pour son père et pour sa mère qui l’habitaient. M. Got n’hésita pas, il résolut de courir à Passy, de sauver ses parens et de revenir en toute hâte à Londres, où il devait jouer dans la soirée du mercredi 24. — Il arriva à Paris le dimanche 21, se rendit à Boulainvilliers, sans se douter que les troupes françaises avaient déjà franchi la porte de Saint-Cloud, et réussit, non sans peine, non sans plus d’une péripétie, à ramener à Paris son père et sa mère, qu’il put installer, dans un appartement vacant, quai du Louvre. — Le lendemain matin, lundi, tout est en rumeur ; la débandade fédérée fuit devant nos troupes ; entre dix et onze heures seulement on commence la construction des barricades, construction laissée à l’initiative de chacun, barricades maladroites, remarque judicieusement M. Got, car la plupart d’entre elles se commandent les unes les autres. Dès que les barricades sont élevées, un fait étrange se produit. Nul ne peut plus sortir de sa maison sans être muni d’un laisser-passer délivré par le portier [1].

Le lendemain mardi 23, M. Got voulut partir, afin d’arriver le soir même à Londres. Dès qu’il a mis le pied dans la rue, il est accueilli par un : On ne passe pas ! Cette fois, la paperasse signée par le portier ne suffit plus. A force d’insister, il obtient d’être conduit place Saint-Germain-l’Auxerrois, à la mairie du Ier arrondissement, dont le délégué finit, après toute sorte de difficultés, par lui délivrer un permis d’aller jusqu’à l’ex-préfecture de police, permis à l’aide duquel il peut franchir quatre barricades et pénétrer enfin dans la rue de Harlay. Il est cinq heures du matin, Ferré dort et n’est pas visible. Promené de couloir en couloir, M. Got est amené devant deux jeunes gens qui le reçoivent poliment. L’un d’eux, chef d’un des bureaux du cabinet de la sûreté générale pendant la commune, donne à M. Got le laisser-passer suivant : « Mardi 23 ; laissez passer partout librement le citoyen Got, chargé d’une mission spéciale pour Londres ; signé : L. » Puis il se met à causer ; après quelques phrases banales, il ajoute, comme se parlant à lui-même avec une sorte d’éloquence farouche et familière : « Et quand même vous seriez réactionnaire, nous le sommes bien, nous, et malgré nous, bêtement, depuis plus de deux mois. Vingt-quatre heures après le 18 mars, nous étions débordés de partout. C’était fatal ! Les comités, les sous-comités, les vigilances, les fédérations, politique, république, partis, l’Internationale même, il

  1. « Laissé passer le citoyen Got, artiste du théâtre français, locataire de la maison n° 30, quai du Louvre. Le concierge : J. ROCHE. »