Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/769

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


peu défîans du nouveau régime, n’avaient une malveillance systématique contre ce qui se passait. Les malheurs ou du moins les ennuis personnels qui en étaient la conséquence : la privation des emplois, la nécessité de vendre, et fort mal, une bibliothèque qui était la grande joie de mon grand-père, et qui a laissé une trace dans la mémoire des amateurs, mille autres contrariétés, ne les empêchaient point de se sentir délivrés. Ils étaient tout près de réaliser une parole célèbre de l’empereur : celui-ci, en pleine puissance, demandait aux personnes qui se trouvaient autour de lui ce qu’on dirait après sa mort, et chacun s’empressait à un compliment ou à une flatterie. Il les interrompit en disant : « Comment ! vous êtes embarrassés pour savoir ce qu’on dira ? On dira : Ouf ! »


V

Il était difficile de songer aux intérêts personnels, et de ne pas être occupé ou distrait uniquement par le spectacle que donnaient la France et l’Europe. La curiosité devait prévaloir sur l’ambition dans la famille telle qu’on la peut concevoir. Mon grand-père pensait pourtant à entrer dans l’administration, et reprenait ses projets, toujours déçus, du conseil d’état, mais il y mettait là même négligence ou indifférence. S’il y fût entré, il n’aurait fait qu’imiter la plupart des anciens fonctionnaires de l’empire, car l’opposition bonapartiste n’a commencé que vers la fin. Les membres mêmes de la famille impériale avaient des relations suivies et amicales avec le nouveau régime, ou plutôt avec l’ancien régime restauré. L’impératrice Joséphine fut traitée avec égards, et l’empereur Alexandre la venait voir souvent à la Malmaison. Elle désirait se faire une situation digne et convenable, confiait à sa dame du palais qu’elle voulait demander pour son fils Eugène le titre de connétable, ce qui était peu connaître l’esprit de la restauration. La reine Hortense, qui devait plus tard être l’ennemie acharnée des Bourbons, et entrer dans de nombreuses conspirations, obtint le duché de Saint-Leu dont elle voulut remercier le roi Louis XVIII. Tous les projets de ce genre d’ailleurs furent bientôt abandonnés,