Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/766

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dans la jeunesse. — Mais, manière, où en voulez-vous venir ? Vous m’avez promis un défaut, et jusqu’à présent je ne vois rien qui y ressemble. Tout père frappe à côté. Allons donc, ma mère, au fait ! — En un moment, mon fils, m’y voici : Vous oubliez que j’ai mal à la gorge et que je ne puis parler que doucement. Enfin, vous êtes donc poli. Si on vous invite à saisir l’occasion de faire quelque chose qui doive plaire à ceux que vous aimez, vous y consentez volontiers. Si on vous montre cette occasion, une certaine paresse, un certain amour de vous-même vous fait un peu balancer, et enfin à vous tout seul vous ne cherchez guère cette occasion, parce que vous craignez de vous gêner. Entendez-vous bien ces subtilités ? Tant que vous êtes un peu sous ma main, je vous pousse, je vous parle ; mais bientôt il faudra que vous parliez tout seul, et je voudrais que vous parlassiez un peu des autres, malgré le bruit que vous fait votre jeunesse, qui en effet a bien le droit de crier un peu haut. Je ne sais si ce que je vous ai dit est clair. Comme mes idées passent à travers d’un mal de tête, de trois cataplasmes dont je suis entourée, et que je n’ai point aiguisé mon esprit avec Albert depuis quatre jours, il se pourrait qu’il y eût un peu d’esquinancie dans mes discours. Vous vous en tirerez comme vous pourrez. Enfin le fait est que vous êtes fort poli extérieurement, que je voudrais que vous le fussiez aussi intérieurement, c’est-à-dire bienveillant. La bienveillance est la politesse du cœur. Mais en voilà assez.

…………………………….

« Votre petit frère figure joliment au bal. Il devient tout champêtre ici. Il pêche le matin, se promène, connaît mieux que vous les arbres et les différentes cultures, et le soir il figure avec de grosses bergères d’Auvergne auxquelles il fait toutes les petites mines que vous savez.

« Adieu, cher enfant ; je vous quitte parce que mon papier finit, car je m’amusais de toutes ces pauvretés qui me tirent un peu de mon ennui, mais, il faut cependant ne pas vous assommer en vous en donnant trop à la fois. Veuillez bien présenter mes hommages respectueux à Griffon [1], faites bien tous mes complimens à M. Leclerc. »

C’est sur ce ton de confiance, de tendresse et de goût que s’écrivaient la mère et le fils, bien jeune encore. Un an plus tard, en 1814, celui-ci sortait du collège, tenait ce que son jeune âge avait promis, et prenait naturellement une plus grande place dans la vie et les préoccupations de ses parens. Ses opinions même devaient

  1. Griffon est un petit chien. — M. Leclerc est le membre de l’Institut, doyen de la faculté des lettres, mort il y a peu d’années. Il était alors professeur au lycée Napoléon, et donnait des répétitions à mon père.