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c’est ainsi qu’on pensait sous Napoléon, qu’on penserait encore peut-être… Honte et malheur au pouvoir absolu ! Il retranche de vrais scrupules et de vrais devoirs aux honnêtes gens.


IV

On entrevoit, en germe tout au moins, dans la correspondance de M. et Mme de Rémusat, une partie de ces sentimens, et tout contribuait à leur ouvrir les yeux. Les rapports directs avec l’empereur devenaient de plus en plus rares, et sa séduction, encore puissante, atténuait moins les impressions que donnait sa politique. Le divorce rendit aussi à Mme de Rémusat une partie de la liberté de son temps et de son jugement. Elle suivait l’impératrice Joséphine dans sa disgrâce, ce qui n’était point fait pour relever son crédit à la cour. Son mari même quitta bientôt une de ses places, celle de grand maître de la garde-robe, dans une circonstance que ces Mémoires racontent, et la froideur s’en accrut. J’emploie à dessein ce mot de froideur, car on a allégué dans des libelles écrits contre mon père que sa famille eut alors des torts sérieux dont l’empereur fut très irrité. Il n’en est rien, et la meilleure preuve est que, cessant d’être grand maître, M. de Rémusat resta chambellan et surintendant des théâtres. Il n’abandonnait que la plus minutieuse et la plus assujettissante de ses charges. Il est vrai qu’il perdait ainsi la confiance et l’intimité qu’amène la vie commune de tous les jours. Mais il y gagnait d’être plus libre, de vivre davantage dans le monde et dans sa famille, et cette vie nouvelle, moins renfermée dans les salons des Tuileries et de Saint-Cloud, donna à la femme et au mari plus de clairvoyance et d’indépendance pour juger la politique de leur souverain. Il leur devint plus facile, avant les derniers désastres, les conseils et les pronostics de M. de Talleyrand aidant, de prévoir la chute de l’empire, et de choisir par la pensée entre les solutions possibles du problème posé par les faits. On ne pouvait espérer que l’empereur se contenterait d’une paix humiliante pour lui plus que pour la France ; l’Europe n’était même plus d’humeur à lui accorder la faveur d’un pareil affront. On songeait donc tout naturellement à la rentrée des Bourbons, malgré les inconvéniens dont on se rendait imparfaitement compte. Les salons de Paris n’étaient pas précisément royalistes, mais contre-révolutionnaires. En ce temps-là, on n’avait pas encore inventé de faire des Bonaparte les chefs du parti conservateur et catholique. C’était assurément prendre une bien grande résolution que de revenir aux Bourbons, et on ne le faisait pas sans des déchiremens, des inquiétudes, des anxiétés de toute espèce. Mon père avait gardé du spectacle que présentait en 1814 sa famille si simple, si