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comme d’une femme et non d’une jeune fille, et c’était une très jeune fille que Claire de Vergennes, lorsqu’elle se mariait au commencement de l’année 1796, ayant seize ans à peine.

Mon grand-père et ma grand’mère, ou plutôt M. et Mme de Rémusat, car les termes de parenté uniquement employés donneraient quelque obscurité au récit, demeuraient tantôt à Paris, tantôt à Saint-Gratien dans une maison de campagne fort modeste. Les environs en étaient agréables, et par la beauté du site, et par le charme du voisinage. Les plus proches et les plus aimables des voisins étaient les hôtes de Sannois avec lesquels Mme de Vergennes était fort liée. Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, les Mémoires de Mme d’Épinay, et cent écrits du siècle dernier ont fait connaître les lieux et les personnes. Mme d’Houdetot (Sophie de Lalive) avait paisiblement traversé la révolution dans cette maison de campagne où elle réunissait sur ses vieux jours son mari, M. d’Houdetot, et M. de Saint-Lambert [1]. La célébrité de ce lien et sa durée permettent de prendre ici les libertés de l’ancien régime. Entre les habitans de Sannois et ceux de Saint-Gratien, l’intimité fut bientôt complète, à ce point que, cette dernière propriété ayant été vendue, mes grands parens louèrent une maison plus rapprochée de leurs amis, et les jardins communiquaient par une entrée particulière. Pourtant, de plus en plus, M. de Rémusat venait à Paris, et, les temps devenant plus tranquilles, il songeait à sortir de l’obscurité, et, pourquoi ne le dirait-on pas ? de la gêne où la confiscation des biens de M. de Vergennes

  1. Voici comment Mme d’Épinay s’exprime d’abord sur le mari de sa belle-soeur, puis sur M. de Saint-Lambert :
    « Mimi se marie, c’est une chose décidée. Elle épouse M. le comte d’Houdetot, Jeune homme de qualité, mais sans fortune, âgé de vingt-deux ans, joueur de profession, laid comme le diable et peu avancé dans le service ; en un mot ignoré, et, suivant toute apparence, fait pour l’être. Mais les circonstances de cette affaire sont trop singulières, trop au-dessus de toute croyance pour ne pas tenir une place dans ce journal. Je ne pourrais m’empêcher d’en rire si je ne craignais que le résultat de cette ridicule histoire ne fût de rendre ma pauvre Mimi malheureuse. Son âme est si belle, si franche, si sensible… C’est aussi ce qui me rassure, il faudrait être un monstre pour se résoudre à la tourmenter. » — « Le marquis de Croismare, qui nous est arrivé hier (par parenthèse, plus gai, plus aimable, plus lui que jamais), a fait tête à tête une promenade avec la comtesse (d’Houdetot), qui n’a fait que l’entretenir à mots couverts plus clairs que le jour de sa passion pour le marquis de Saint-Lambert. M. de Croismare l’a mise fort à son aise, et au bout d’un quart d’heure elle lui a confié que Rousseau avait pensé se brouiller avec elle dès l’instant qu’elle lui avait parlé sans détour de ses sentimens pour Saint-Lambert. La comtesse y met un héroïsme qui n’a pu rendre Rousseau indulgent sur sa faiblesse. Il a épuisé toute son éloquence pour lui faire naître des scrupules sur cette liaison qu’il nomme criminelle ; elle est très loin de l’envisager ainsi ; elle en fait gloire et ne s’en estime que davantage. Le marquis m’a fait un narré très plaisant de cette effusion de cœur. » Mémoires et Correspondance de Mme d’Épinay, tome I, page 112, et tome III, page 82.