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Comme philosophe, M. E. Bersot appartient à la grande école de ceux qui n’ont pas d’école ; comme les Montaigne, les Vauvenargues, les Joubert, les Sainte-Beuve, M. Bersot a des opinions, il n’a pas de système. Il a des goûts et des préférences, mais il repousse la formule ; il en a horreur. Pour lui, philosopher, c’est penser et penser librement. C’est jeter en courant une vue personnelle et perçante sur la vie, les hommes et les choses humaines. Il est à la fois moraliste et psychologue : son livre sur Mesmer est un chapitre achevé sur la psychologie du merveilleux, qui est elle-même une partie d’une autre psychologie nouvelle, très à la mode depuis quelque temps, la psychologie de l’inconscient. Que de choses nous taisons sans nous en apercevoir ! Que de choses sont en nous sans que nous nous en doutions ! Cette vue profonde de Leibniz est devenue le principe de toute une science ; elle est l’explication de la plupart des faits merveilleux que n’expliquent pas la supercherie et le charlatanisme. Tous les prodiges de l’histoire du merveilleux depuis un siècle sont résumés dans le livre de M. Bersot avec la précision et la légèreté de touche qu’on lui connaît. Il a ajouté à cette nouvelle édition tous les documens nouveaux, tous concourant à détruire l’appareil de la superstition. C’est par exemple un Rapport de la société de physique de Russie, qui a essayé de soumettre à toutes les épreuves de la méthode scientifique les illusions et les prestiges du magnétisme et da spiritisme, et qui a échoué devant les résistances systématiques des intéressés ; c’est l’histoire des frères Davenport, qui a si bien mis à nu la part de l’escroquerie dans cette affaire ; c’est le prodigieux procès des photographies spirites auquel M. Bersot a assisté, et dont il nous fait une relation piquante ; c’est enfin le récit des expériences de M. Charcot, à la Salpêtrière, sur la catalepsie produite par l’influence de la lumière. Ainsi chaque jour détruit une part du merveilleux qui a fait le fond de la croyance dans la plupart des sociétés humaines. M. Bersot paraît presque le regretter : « Je suis tendre pour ces faiblesses, dit-il, je n’ai point d’humeur contre un songe, et je n’en veux point aux fées. » Mais quand ces rêves sont des maladies, quand ils conduisent leurs victimes jusqu’à la folie, ou, ce qui est pire, jusqu’à l’escroquerie, ce n’est plus de la poésie, et il n’y a pas grand’chose à regretter. « Le procédé a tué le mystère. »

Comme journaliste, M. Bersot a été un des plus rares et des plus brillans dans ce grand Journal des Débats, qui en a tant produit. A côté de Paradol et de M. John Lemoinne, et plus anciennement de Saint-Marc Girardin, il a son originalité propre. Saint-Marc Girardin, pour commencer par le plus ancien et l’un de ses maîtres, avait un bon sens nonchalant et négligé qui plaisait infiniment, avec une pointe très vive d’allusion et d’ironie. Classique en tout, il ne sortait pas de la sphère des idées moyennes, on n’oserait pas dire banales, tant il les relevait par la manière de dire ; mais, sous la grâce d’une langue toute