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prix qu’il mettrait à l’alliance. Le dernier discours qu’il a prononcé, — c’est le troisième dans cette longue et grave discussion, — est des plus nets, des plus catégoriques. M. de Bismarck a eu certainement sa pensée en flattant les agriculteurs, les propriétaires, les paysans, en faisant presque appel aux forces rurales contre l’influence des villes ; il y a mis même quelque âpreté, au risque de provoquer des sifflets dont il se moque et d’aggraver la rupture, avec les nationaux-libéraux ses anciens amis, qui en sont réduits aujourd’hui à lui reprocher avec amertume cet abandon. Son mot d’ordre pour le moment est conservation et protection ! Il a réussi avec ses nouveaux alliés : il est à peu près certain désormais d’avoir ce qu’il voulait, de faire adopter le régime commercial sur lequel il prétend fonder l’indépendance financière de l’empire, et pour commencer il a obtenu la perception provisoire des tarifs qui restent à voter définitivement. Le chancelier compte une victoire de plus, encore une fois il a fait prévaloir ses volontés. Seulement tout est changé dans la situation parlementaire. Une majorité conservatrice, dont le centre catholique est un des principaux élémens, tend à se former et a déjà attesté son existence. Le parti national-libéral, déçu et irrité, revient en désordre à l’opposition. Le coup de théâtre est complet, et cette évolution s’est résumée d’une manière plus sensible dans un incident personnel qui a surgi au courant des derniers débats, en pleine bataille parlementaire : cet incident, c’est la démission du président du Reichstag, M. de Forkenbeck, qui, après avoir été nommé par les nationaux-libéraux, n’a pas cru pouvoir garder une position que lui rendaient désormais difficile et le changement de la majorité et ses propres sentimens à l’égard de la politique nouvelle du gouvernement.

A dire vrai, cette démission était devenue à peu près inévitable, elle a été précipitée par une manifestation extra-parlementaire à laquelle M. de Forkenbeck s’est associé très volontairement, avec intention. Déjà, il y a quelques mois, dans des discussions fort vives du Reichstag, le président avait eu à essuyer d’assez vertes boutades du chancelier, qui lui avait reproché sans façon de montrer moins de tolérance et d’impartialité à l’égard du gouvernement qu’à l’égard de ses adversaires ; mais ce n’était là encore qu’un premier signe de guerre, ou si l’on veut d’incompatibilité d’humeur entre le chancelier et le président. En réalité, M. de Forkenbeck est de cette fraction des nationaux-libéraux qui a refusé de suivre M. de Bismarck dans ses velléités de réaction politique et commerciale. Tout récemment il n’a pas craint de figurer, comme bourgmestre de Berlin, dans une réunion de délégués des principales villes de l’Allemagne qui ont essayé de protester contre la nouvelle loi des tarifs, et il a fait un appel assez hardi à « la bourgeoisie allemande libre et active, » qu’il a pressée de se réveiller. « Il est temps, a-t-il dit dans un toast, il est temps qu’elle concentre ses forces en présence