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préférés. Rien n’est assez souple, assez libre, assez abondant pour représenter vivement, au gré de l’imagination luxuriante de Rubens, les mêlées tumultueuses d’hommes et d’animaux, les débordemens de la chair, les emportemens du geste, l’agitation des draperies. Ses esquisses, hardies et flottantes, coulent d’un bond sur le papier, comme des torrens lâchés. Chez Van Dyck, le cours de la pensée est moins violent, d’allure plus attentive et plus retenue, mais les procédés sont les mêmes, surtout dans les compositions mouvementées ou pompeuses comme le Portement de Croix, le Jardin d’amour, l’Assemblée de magistrats. Dans ses portraits, destinés au graveur, il reprend le crayon, mais alors avec quelle élégance, quelle pénétration et quelle légèreté !

Toutes les esquisses des Flamands, en somme, sauf les croquis attentivement délicats des primitifs ou de leurs suivans, de Van Eyck, de Van der Weyden, de Breughel (portraits du peintre P. Hoeck), donnent déjà, comme les esquisses des Vénitiens, la pensée des peintures qui en sortiront. Les effets de couleur y sont indiqués par les noirs et les blancs, comme le but visé, avec une vigueur décidée. Mais celui de tous qui remue les clairs et les ombres du bout de sa plume audacieuse avec le plus de liberté et d’autorité, c’est certainement le Hollandais sans pareil, c’est Rembrandt. Vingt-trois dessins, esquisses, croquis ou griffonnages, marqués à sa griffe, trahissent l’agitation incessante de ce génie si humain et si compréhensif qui bondissait sans repos du monde de la réalité au monde du rêve avec une familiarité merveilleuse. Tous ces papiers, sabrés et hachés par une plume nerveuse, salis et maculés, comme au hasard, de taches violentes, soit qu’ils racontent des épopées bibliques ou des scènes de famille, soit qu’ils retracent les traits d’un contemporain ou les perspectives d’un paysage, parlent, dans leur langue entrecoupée et haletante, le langage le plus ému et le plus communicatif que jamais peintre ait su parler. On a peine à concevoir comment des barbouillages tels que le Jésus prêchant, le Judas restituant aux prêtres le prix de sa trahison, le Tobie recouvrant la vue, l’Esther implorant Assuérus, etc., peuvent jeter dans l’âme des émotions si dramatiques et si poignantes. La puissance de l’art ne se manifeste nulle part avec une telle évidence, car elle apparaît là dénuée de tous les charmes dont elle aime d’ordinaire à se revêtir. Autour des lumineux fouillis de Rembrandt, on rencontre bon nombre de jolis dessins, exacts, sincères, émus, par toute l’honnête famille des petits maîtres, ses compatriotes. L’œil retombe avec surprise sur tous ces calmes pâturages, sur tous ces intérieurs rians, sur tous ces animaux pacifiques, comme au sortir d’un rêve étrange. Si exquis que soit Ruysdaël, si exact que soit Potter, si sincères que soient Albert Cuyp, Salomon Koninck, Van Goyen, les Van de Velde, si gais que soient Adriaan Van Ostade et Jan Steen, leurs fines hachures, leurs légers lavis ne peuvent