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On peut le regretter ; de très grands esprits, au sein même du clergé, avaient rêvé d’autres destinées pour notre vieille église de France ; ils ont essayé de la galvaniser ; ils n’ont pu qu’en mener le deuil et lui faire de pompeuses funérailles.

Or donc, quand le gouvernement de la république frappe les jésuites, il frappe l’église elle-même, et s’il s’était flatté de séparer ce que plusieurs siècles d’efforts et de luttes ont réuni, il a pu voir à l’attitude de l’épiscopat dans quelle erreur il était tombé. Les projets de M. le ministre de l’instruction publique ont été considérés par la catholicité comme une déclaration de guerre, et la bataille s’est immédiatement engagée sur toute la ligne. Depuis le cardinal-archevêque de Paris jusqu’au dernier curé de village, tout le clergé séculier s’est levé pour défendre les congrégations ; il n’y a pas eu dans cette armée si nombreuse une seule défaillance, une seule défection. La constituante avait trouvé des évêques constitutionnels et des prêtres assermentés ; la république de 1848 a pu faire bénir ses arbres de la liberté par un clergé opportuniste ; le gouvernement actuel n’a pas détaché de la ligue qui s’est formée contre lui dès le premier jour une seule voix dissidente. Mais ce qui est plus grave, c’est qu’il aura, c’est qu’il a déjà contre lui dans cette folle entreprise tout le parti libéral, c’est-à-dire tout ce que l’ultramontanisme redoutait le plus au monde : en sorte qu’obligé de se défendre contre l’esprit clérical, il s’est encore mis sur les bras l’esprit laïque dans la très grande majorité de ses représentans, et que pour les combattre l’un et l’autre il ne lui reste plus qu’une ressource, c’est de reprendre la tradition de 1793 et de livrer ce pays à toutes les fureurs jacobines. Telles sont les redoutables éventualités dont nous menace la campagne entreprise par M. Jules Ferry ; c’est dans ces conditions funestes pour l’Université, plus funestes encore pour la république, que va s’engager le premier acte de ce détestable conflit, provoqué de sang-froid, sans aucune nécessité : trop heureux si, dans ce choc, le dernier mot reste aux idées moyennes, à ceux qui ne veulent pas plus d’une France cléricale que d’une France jacobine, et qui estiment que nous avions assez de toutes nos luttes et de toutes nos divisions sans qu’on vînt encore y ajouter une guerre plus que civile, une guerre religieuse.


Albert Duruy.