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faire des concessions inutiles ou dangereuses ; mais du moins, quand ils péchaient, c’était par excès de scrupules ; ils conservaient jusque dans leurs défaillances une largeur de vues qui est leur excuse et qui restera leur honneur. Au contraire, ce qui domine tout le projet ministériel, ce qui en est le fond, c’est une indifférence absolue pour tout ce qui n’est pas l’état. La société, M. Ferry ne la connaît pas ; les forces sociales, il les dédaigne et les exclut ; l’enseignement libre, il lui enlève sa représentation, ses garanties, son ancienne juridiction ; il en fait un suspect, presque un accusé, il lui ôte ses avocats naturels et lui compose un jury où ses adversaires seront dans la proportion de douze contre un. Hors l’état enseignant et l’Université, hors leur domination exclusive et leurs intérêts communs, point de droit particulier, point d’intérêts privés et concurrens, point d’associations, pas de recours possible contre l’arbitraire. La pédagogie régnera désormais sans rivale ; elle régnera et elle gouvernera.

Telle est, dans son audacieuse simplicité, la pensée ministérielle. Très nettement accusée dans l’exposé des motifs, il nous serait facile de la suivre et de la saisir, d’article en article, dans le projet lui-même. Tout d’abord à l’article 1er elle se manifeste sous la forme d’une affirmation catégorique : « Le conseil supérieur se compose de 50 membres appartenant à l’enseignement. » C’est tout le système du législateur de 1850 renversé de fond en comble, c’est la fausse et tyrannique doctrine de l’état enseignant traduite en deux lignes tranchantes et sèches. L’article 3 est plus éloquent encore. Le conseil aura 50 membres : 46 appartenant à l’administration centrale ou relevant du gouvernement à un titre quelconque ; 4 appartenant à l’enseignement libre, mais nommés par le président de la république, sur la proposition du ministre. Sur ces 50 membres, 15, en outre des 4 membres de l’enseignement libre, seront nommés par décret et formeront, avec les 3 directeurs d’enseignement, le vice-recteur de l’académie de Paris et le directeur de l’École normale, la section permanente. Soit en tout 24 membres sur 50 qui tiendront leur pouvoir du gouvernement et non du suffrage de leurs pairs ; 24 membres dont il n’est pas vraisemblable que l’indépendance dégénère jamais en opposition systématique. Chez nos voisins et même chez nous au temps de la monarchie constitutionnelle, quand la chambre haute donnait de l’embarras au cabinet, le cabinet faisait une fournée de pairs, et tout était dit. Dans le système de M. Jules Ferry, la section permanente tiendra lieu de fournée ; seulement, au lieu d’être un accident, on l’élève à la hauteur d’une institution. Un ministre habile aura toujours là de quoi mater son conseil. Il n’y faudra qu’un peu de discernement dans le choix des hommes.