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prennent garde que le mal qu’ils ont déjà fait est plus grand qu’ils ne l’imaginent. En usant leurs yeux sur la lettre gothique, c’est leur goût aussi qu’ils ont usé dans l’admiration des fabliaux et des chansons de geste. Redevenus en quelque sorte barbares à mesure qu’ils enfonçaient plus avant dans le moyen âge, c’est vers la barbarie qu’ils nous tirent insensiblement. Combien de bons esprits, que leurs qualités naturelles destinaient à quelque chose de mieux, l’exemple de leurs succès faciles a-t-il déjà séduits ? Ici, comme ailleurs, je ne sais quel vent d’imitation a soufflé sur l’esprit français et l’a dirigé dans des voies qui jamais n’avaient été les siennes. On a publiquement abjuré, avec un pédantisme solennel, ce vif sentiment de l’art, de la proportion, de la mesure qui jadis caractérisait le génie national. Encore quelque temps, et pour quelques éloges venus d’outre-Rhin, on aura sacrifié le meilleur de l’héritage que nous avaient légué nos pères, pour un plat de lentilles, ce droit d’aristocratique suprématie littéraire que l’autre jour encore, avec raison, un rare écrivain revendiquait en pleine Académie française. Mais si nous avons ce glorieux héritage à cœur, si nous ne voulons pas le laisser dépérir, si nous considérons enfin comme un devoir de probité intellectuelle de le transmettre à notre tour tel que nous l’avons reçu, revenons à nos traditions, ne nous flattons pas d’acquérir ces qualités qui caractérisent l’esprit allemand, à pareil jeu nous ne pourrions que perdre les nôtres, et si nous pouvions hésiter un instant, souvenons-nous que nous suivons le conseil du plus grand et du plus illustre prosateur de la langue, « en résistant à cette critique importune qui, faisant la docte et la curieuse par de bizarres raffinemens, ne laisserait à la fin aucun lieu à l’art et nous ferait retomber dans la barbarie. »

Nous n’ajouterons plus qu’un mot, en fermant ici l’excellent livre qui nous a servi de guide. Si nous avons emprunté beaucoup à l’Histoire de la langue et de la littérature françaises au moyen âge et que chemin faisant nous ayons omis de le dire, c’est que nous avons peut-être dépassé, sur plus d’un point, ou dans l’expression, ou dans la pensée, ce que nous nous permettrons d’appeler parfois la timidité de l’auteur. Il n’eût pas été juste de faire partager à M. Aubertin la pleine responsabilité de toutes nos opinions ; il ne serait pas juste cependant de manquer à dire une fois tout ce que nous lui devons et à l’en remercier.


FERDINAND BRUNETIERE.