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du dehors. Incapables de pénétrer jusqu’à l’homme intérieur, elles notent avec une insatiable curiosité, quelquefois avec un rare bonheur d’expression, le détail matériel, visible et tangible. Avec ce qui survivra, dans quelques siècles d’ici, des romans de Balzac et de ses imitateurs on pourra reconstituer, si l’on juge du moins que la chose en vaille la peine, une vie du XIXe siècle ; au moyen des chansons et des fabliaux, c’est plaisir de reconstituer une vie bourgeoise ou féodale du XIIe ou du XIIIe siècle. Voulez-vous connaître le menu d’un gala du temps de saint Louis ou de Philippe le Bel : ouvrez quelque chanson de geste. Aimez-vous mieux assister à la toilette de quelque « folle pécheresse ? » Parcourez les fabliaux ou lisez quelque mystère : vous y trouverez tous les « amignonnemens pour tenir le cuir bel et frais. » Joignez-y quelque passage d’un prédicateur tonnant contre le siècle, — quelque compte d’un argentier, — quelque livre de ménage ou même de cuisine, — il n’en manque pas et d’assez détaillés, contenant « enseignemens qui enseignent à aparelier toutes manières de viandes, » comme « chivez de lièvres » ou « pastés qui aient savor de formage ; » — confondez ou plutôt ordonnez dans l’unité d’un même récit et l’harmonie d’un même tableau tous les détails épars, et vous aurez de l’histoire du passé cette connaissance intime, vivante, pour ainsi dire, que ni la chronologie ni les documens d’archives accumulés ne donnent. Rien de mieux : quoique les détails du même genre ne manquent pas ailleurs, voire dans les chroniques latines ; quoique d’autre part, en de pareilles « restitutions, » la conjecture tienne toujours plus de place que la certitude, quoiqu’on puisse avec cette méthode écrire des livres parfaitement ennuyeux, témoin Alexis Monteil et son Histoire des Français des divers états ; quoique enfin on se demande par l’effet de quelle illusion de perspective et de quelle aberration de curiosité nous affectons de prendre un intérêt historique si vif à ces sortes de détails, sur lesquels, autour de nous et dans notre temps, nous daignons à peine jeter les yeux.

Il n’importe : et tant que nos érudits respecteront les bornes des genres tant qu’ils ne chercheront dans l’étude assidue de cette littérature du moyen âge que des matériaux pour l’histoire, loin de nous la criminelle pensée de vouloir troubler leurs innocens plaisirs ou refroidir leurs savantes ardeurs. Puisque la veine de l’invention semble tarie chez eux, qu’ils fouillent donc ce passé : rien de mieux. Peut-être vaut-il mieux encore éditer un texte mérovingien que d’écrire des romans naturalistes : d’accord. Et c’est rendre service à l’histoire que de ramener au jour les amas de documens ensevelis dans nos archives : à merveille. Et cependant qu’ils