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portés au pinacle. Ailleurs encore, dans la chanson d’amour, c’est le raffinement d’allégorie, c’est le tour de force du versificateur remplaçant l’expression naïve du sentiment vrai. Et rien ne manque à cette poésie du XIIIe et du XIVe siècle de ce qui caractérise une décadence littéraire, pas même la préoccupation de la forme, ni la recherche des rythmes bizarres, du jeu de mots, de l’allitération puérile. Ce sont les ballades, par exemple, que l’on distingue en « léonines, sonnantes, équivoques, rétrogrades, » ou les rimes en rimes « batelées, brisées, enchaînées, à double queue. » Sous ce rapport, on peut dire que ce n’est pas au XVIe siècle, comme elle a failli le croire, que l’école française de 1830 est remontée, c’est jusqu’au XIVe et jusqu’au XIIIe siècle. Telle pièce fameuse du maître :

En chasse, le maître en personne
Sonne.
Fuyez, voici les paladins
Daims,


n’est qu’un descort de tel chansonnier du XIIIe siècle :

Icelle est la très mignote
Note
Qu’amors fet savoir.
Avoir
Qui puet bele amie
Mie
Nel doit refuser.


On pourrait multiplier les exemples. La décadence grecque et la décadence latine, elles aussi, connurent ces jeux enfantins du désœuvrement poétique. Mais surtout, dans tous les genres, c’est cette déplorable fécondité, sans loi, sans règle, sans mesure, ce débordement de la manie d’écrire et partout cette triomphante invasion de la formule et du procédé. Nous qui souffrons aujourd’hui du même mal, et qui pouvons évaluer par notre propre expérience ce que coûte à l’originalité des œuvres cette confusion de l’art et du métier, nous pouvons mieux que personne reconnaître à ce signe une littérature qui finit. On s’est demandé « pourquoi la muse française, déjà si pure et si bien inspirée dans la première moitié du XIIIe siècle, a fait de si faibles progrès, ou même a tant rétrogradé, durant deux cents ans. » Il nous semble que maintenant la réponse est facile : c’est que les conditions mêmes dans lesquelles elle était née, c’est que l’imperfection de l’instrument dont elle avait dû se servir, c’est que les mœurs enfin qui l’avaient inspirée l’empêchaient de s’élever