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illustre conquérant de l’Orient ; » vainement accumulera-t-on les épithètes sur les adjectifs, on ne nous persuadera pas, non, pas même quand on nous persuaderait. Ni les Guibourc en effet, ni les Godefroi, ni les Renaud, voire de Montauban, n’ont reçu de l’art de nos trouvères cette consécration souveraine qui seule immortalise dans la mémoire des hommes le souvenir des grandes actions. « On ne confie rien d’immortel à des langues toujours incertaines et toujours changeantes. » Le pieux Énée garde au moins sur les Renaud et sur les Godefroi, qui ne parlent ni le latin ni le français de personne, cette incontestable supériorité de parler le latin de Virgile. Que l’on ne vienne donc pas s’écrier d’une voix retentissante « que pour ne pas sentir la beauté des caractères de nos chansons de geste, il faut aimer bien peu Jésus-Christ et bien peu la France. » Qu’a de commun Jésus-Christ avec nos chansons de geste ? Dans la poésie, non plus que dans la vie, les bonnes, les meilleures intentions ne suffisent. Pour qu’un chant soit sublime, ce n’est vraiment pas assez « que la voix de nos pères l’ait entonné. » Car enfin, que n’a-t-elle pas entonné, la voix de nos pères ? Combien de choses qui n’auraient droit de cité dans aucune littérature ? Combien de choses que M. Gautier repousserait de toutes ses forces et que nous repousserions avec lui ?

Certes, si ce n’étaient là que des erreurs de goût, quelques taches dans des livres très savans, et, d’ordinaire, quoique assez mal faits, assez intéressans, il ne vaudrait pas la peine d’insister. Et si linguistes ou philologues, modestement, se cantonnaient dans leur domaine, assez vaste d’ailleurs pour qu’ils ne soient pas encore près de l’avoir mis en culture tout entier, ce serait presque donner dans le ridicule que de s’armer en guerre. Avec cela, si de plus intolérans ou plus habiles que les autres, parce qu’ils ne savent pas développer une idée, nient qu’il existe un art de la développer, ou même un art d’écrire, parce qu’en effet ils écrivent sans art, il suffit de leur rappeler en passant une vieille fable de cette vieille langue dont ils font profession de goûter, eux seuls, toutes les délicatesses :

De la gourpille vous doit bien ramembrer
Qui siet soz l’aubre et veult amont haper,
Voit les celises et le fruit méurer
Elle n’en gouste, qu’elle ni puet monter.


Le malheur est qu’on ne commette impunément aucune erreur de goût. Les erreurs de goût mènent aux erreurs de jugement, les erreurs de jugement aux erreurs de doctrine, et c’est ici le cas. On ne se contente pas d’admirer silencieusement ces vieux textes, à part soi, dans le secret de la bibliothèque, on crie son