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protestant [1]. On sait l’histoire de ses démêlés avec Henri IV ; après avoir erré quelques années à l’étranger, il avait accepté avec un peu de hauteur le pardon du roi, et il vivait entre les remparts de Sedan, plutôt comme un souverain que comme un sujet. Il poursuivait d’une haine mortelle Sully qui l’avait toujours dénoncé et desservi auprès du roi ; après le crime de Ravaillac, il vint offrir ses services à la reine mère. Il n’aspirait à rien moins qu’à continuer Henri IV, à commander l’armée qui devait entrer dans le duché de Juliers. Le prince Maurice était son beau-frère. Il espérait en unissant ses armes à celles des Nassau et des princes allemands élever à la fois sa propre fortune, servir la France et la religion protestante. Profond politique, homme de guerre, capable de former et d’exécuter les plus grands desseins, il n’avait besoin que d’une occasion ; elle lui fut refusée. En vain fit-il taire un moment sa haine contre Sully ; sans violer ouvertement la parole donnée aux états par Henri IV, le nouveau gouvernement ne voulait pas avoir un duel à mort avec l’Espagne. L’expédition de Juliers ne fut donc qu’une promenade militaire. Le commandement fut donné au maréchal de La Châtre, et Bouillon dut se contenter de belles paroles. Il se vit joué ; furieux contre la reine mère, il invita le jeune prince de Condé à retourner au prêche et à se mettre à la tête du parti protestant.

A défaut de Bouillon, déjà fatigué, rongé de goutte et toujours prêt à enfermer sa mauvaise humeur dans Sedan, il était naturel que les protestans missent leur espoir dans l’héritier de ces Condé qui avaient si vaillamment combattu pour leur cause. La mort d’Henri IV avait délivré ce prince ; il sortait de ce demi-jour de l’exil, qui grandit les objets et dans lequel l’imagination populaire aperçoit volontiers toutes les grandeurs et toutes les vertus.

Henri de Bourbon, deuxième du nom, était le premier prince du sang. Il était né le 1er septembre 1588, six mois après la mort de son père, qui avait été empoisonné. Un mystère enveloppait sa naissance. Sa mère, Catherine-Charlotte de la Trémoille, avait été décrétée à Saint-Jean-d’Angely comme coupable de la mort de son mari [2].

Le procès avait duré plusieurs années ; Henri IV avait enfin renvoyé l’affaire au parlement de Paris. Il s’était servi de l’accusation portée contre la princesse pour la faire venir avec son fils à la cour. N’étant encore que roi de Navarre, il avait été soupçonné d’avoir eu les bonnes grâces de cette princesse, et l’on prétend qu’il continua à la voir secrètement malgré l’accusation portée contre elle. Il avait

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1876 et du 15 janvier 1877.
  2. Voir sur Henri II de Bourbon l’Histoire des princes de Condé de M. le duc d’Aumale. Tome II.