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A partir de ce moment, la séparation était inévitable ; elle aboutit bientôt entre les deux époux à une lutte acharnée où le mari se défend avec des lettres de cachet, où la femme essaie de ruiner le mari à force de procès. Leurs enfans grandissent au milieu de ces fureurs, détestés par leur mère quand ils se rapprochent de leur père, et par celui-ci quand ils se rapprochent de leur mère. Voilà l’école de violence et de cynisme à laquelle fut élevé Mirabeau. Il y perdit le sens de la délicatesse morale et la notion du devoir. Confident des griefs réciproques de ses parens, il apprit malheureusement à ne les estimer ni l’un ni l’autre et à ne suivre dans ses relations avec chacun d’eux que l’impulsion de son intérêt. Le rôle de négociateur ne lui ayant point réussi, sa mère ayant déchargé sur lui un pistolet parce qu’il parlait de conciliation, il prit parti, suivant le besoin, tantôt contre le marquis, tantôt contre la marquise, avec une égale véhémence et un égal détachement de tous deux. On connaît surtout ses invectives contre son père qui ont eu plus de retentissement ; mais M. de Loménie, dont les informations sont si justes, établit qu’à d’autres momens il n’a pas non plus ménagé sa mère.

Au milieu de cette famille divisée et furieuse apparaît une personne d’un caractère plus calme, habituellement maîtresse d’elle-même, aimable et insinuante, mais que l’embarras d’une situation équivoque et peut-être même une disposition naturelle entraînent à plus d’un artifice. Le marquis de Mirabeau paraît avoir rencontré vers 1755, douze ans après son mariage, la femme la plus propre à lui procurer le genre de bonheur qu’il ne pouvait trouver auprès de la marquise : le repos et l’égalité d’humeur dans l’affection. Mme de Pailly, née en Suisse, d’une famille protestante d’origine française, femme d’un officier suisse au service de la France, possédait des qualités qui formaient le contraste le plus complet avec les défauts de Mlle de Vassan. Sans apporter dans le monde une intention marquée de coquetterie, elle plaisait généralement et s’insinuait peu à peu dans les bonnes grâces de chacun. Dès que le marquis la connut, le charme opéra sur lui et lui rendit la présence de Mme de Pailly aussi douce que celle de sa femme lui était pénible. La première trace d’une intimité qui allait devenir durable et publique se retrouve dans une lettre adressée par le marquis à son frère. Exilé au Bignon en 1760, l’Ami des hommes y emmène avec sa femme Mme de Pailly et semble se consoler de la présence de la première par l’agrément que la seconde apporte dans un intérieur ordinairement fort maussade. « Il y a déjà longtemps que tu as jugé cette digne femme, écrit-il au bailli, mais il faut la voir en société avec des gens difficiles pour bien connaître ce que c’est. » Difficile ou endormie, voilà le portrait que le marquis trace de la marquise,