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assurément celui-là n’était point né pour de telles manœuvres ! Mais on devient méchant par théorie en vivant. » Lui-même sera un exemple de la vérité de cette dernière réflexion. Il y aura des montons dans sa vie où tous les principes de sagesse et d’honnêteté dont il s’est muni seront emportés par la fougue des passions ou par le désir d’écraser ses adversaires. Il est temps d’étudier cet étrange personnage, ce composé de vertus et d’imperfections, de raison et d’utopie, qui fut le père, le tyran et la victime de Mirabeau.


II

Il avait servi dans sa jeunesse au régiment de Duras, et commencé, comme il nous ledit lui-même, par des excès « étonnans. » Vauvenargues, son ami et son parent, peignait alors en quelques traits l’originalité de son caractère : « Vous, mon cher Mirabeau, lui disait-il, vous êtes ardent, bilieux, plus agité, plus superbe, plus inégal que la mer et souverainement avide de plaisirs, de science et d’honneurs. » Le marquis lui-même ne se faisait aucune illusion sur ses défauts ; comme le dit très justement M. de Loménie, il jugeait ses folies avec sa raison. A aucune époque de sa vie, il ne fut maître de ses sens. Pendant sa jeunesse, ce fut une véritable obsession, une infirmité humiliante qu’il transmit à son fils. « La volupté, écrivait-il, est devenue le bourreau de mon imagination, et je paierais bien cher mes folies et le dérangement de mœurs qui m’est devenu une seconde nature. » Sa première grande folie fut de quitter le service à vingt-huit ans, et de se marier avec une femme qu’il connaissait à peine, dont il devait dire plus tard qu’elle avait eu « la plus pestilentielle et impudente éducation. » Il ne lui fallut pas longtemps pour s’édifier sur le compte de ses beaux-parens et particulièrement de sa belle-mère, « bonne femme au fond, mais la plus tracassière, tracassée et tracassante femme de l’univers ; elle a le malheur d’avoir l’esprit si gauche que rien n’y entre comme dans un autre. » La seule qualité de fille unique et de future héritière que possédait Mlle de Vassan décida de ce mariage. Une des idées fixes du marquis, idée qu’il tenait des premiers Riqueti ou Riquet, reconnus gentilshommes, était de laisser à ses descendans une grande situation sociale. C’est ce qu’il appelle, dans son langage original, le sentiment du futur appliqué à l’esprit de famille. Dès sa jeunesse il se traça un plan et travailla pour ses fils, avant même que ceux-ci fussent nés. En attendant qu’il pût faire, comme il le souhaitait, « d’une maison en Provence une maison en France, » il eut à subir les soucis, les humiliations et les orages de l’union la plus mal assortie. La durée de la vie de « l’éternelle » belle-mère recula de bien des années la prise de possession de