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renoncé à la fortune ; si elle vient, tant mieux ; mais cette vile maîtresse du genre humain n’aura pas seulement la gloire de me faire fléchir le genou… Si c’est pour moi que tu te donnes le souci d’aller à Versailles, n’y va pas ; tu auras beau faire et beau dire, je ne ferai pas fortune, c’est moi qui te l’assure, quoique je te promette de me conduire très sagement ; mais je te demande ton avis net, quoique mon parti soit pris sans lui. Veux-tu que je sois honnête homme et me casser le col, ou bien veux-tu que je fasse une fortune dont je rougisse pendant la vie et frémisse à l’article de la mort ? »

Obligé par le dépérissement de sa santé de rentrer en France, le bailli de Mirabeau ne repoussa pas absolument l’espérance que caressait son frère de le voir servir son pays en grand. Il aborda même la cour, mais avec peu de patience et en courtisan toujours prêt à fuir. « Je te répéterai, écrit-il au marquis, ce que je t’ai dit mille fois : les coups de vent, les coups de mer et de canon, la faim, la soif, la peste, sont choses auxquelles les enfans d’Adam furent condamnés en punition de leur père commun, et jamais je n’ai trouvé ces choses assez dures pour projeter de tout planter là pour m’y soustraire ; mais les antichambres me feraient devenir fol. » Jean-Antoine-la-Bourrasque, comme l’appelait son frère, était plus fait pour affronter les canons anglais que pour subir les lenteurs et les dégoûts de la cour. Fatigué des antichambres, il alla respirer un air plus pur en s’embarquant sur la flotte que La Galissonnière conduisait à l’attaque de Minorque. Il prit part au combat naval dans lequel l’amiral Byng fut vaincu par l’escadre française et retourna à Versailles où l’appelaient de nouveau les espérances tenaces du marquis.

Le public crut, pendant quelque temps, que le bailli de Mirabeau serait adjoint au ministre de la marine, Berryer, ancien lieutenant de police, tout à fait étranger aux choses du métier. Le ministre lui-même sembla accueillir cette pensée en le faisant venir au ministère et en lui parlant des affaires de son département. « Je n’y vois qu’un étang, lui dit-il, mais avec votre secours j’espère relever la marine. » La marine ne se releva point, et le bailli ne fut pas nommé. Il passait pour une tête chaude, les bureaux exploitèrent probablement contre lui cette réputation ; Mme de Pompadour, qui avait paru d’abord s’intéresser à, lui, l’abandonna, et tout fut dit. Quel besoin cependant n’avait-on pas d’une expérience et d’une énergie telle que la sienne ? C’était le moment où Louisbourg et l’Ile Royale, la clé du Canada, venaient de tomber entre les mains des Anglais. « Notre marine est perdue, s’écriait avec tristesse l’honnête marin, nous n’aurons bientôt plus de vaisseaux ; ils pourrissent mal soignés dans les ports ; on nous en a pris douze ; nous