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moelle des choses. M. de Loménie, tout en ne négligeant aucune source d’information, ne se dispense d’aucun effort d’esprit, il cherche résolument parmi les manuscrits dont il est accablé, sous le monceau de lettres ou de mémoires qui encombrent sa table, la page décisive, la seule qui mérite de vivre, et qui conserve pour la postérité un trait de mœurs ou de caractère. Essayons de pénétrer avec lui dans l’intimité d’une famille qui a obtenu plus d’un genre de célébrité avant d’atteindre la gloire. C’est la préface en quelque sorte nécessaire d’une biographie du grand orateur que M. de Loménie préparait de longue date, dont il avait réuni tous les matériaux et que ses héritiers se proposent de publier prochainement.


I

Les Mirabeau du XVIIe siècle se disaient originaires de Florence d’où leurs ancêtres auraient été chassés au moyen âge par les discordes civiles, mais ils n’en fournissaient aucune preuve. Les Arrighetti, Riqueti ou Riquety, — car eux-mêmes écrivaient leur nom de plusieurs manières, — étaient peut-être tout simplement des Riquet de Provence qui, comme beaucoup de leurs compatriotes, se faisaient passer pour Italiens afin de se donner un vernis de noblesse. Le premier d’entre eux qui acquit au XVIe siècle la seigneurie de Mirabeau est désigné par lettres patentes tantôt sous le nom de Jehan Riquet, ci-devant premier consul de la ville de Marseille, tantôt sous celui de Jehan Riqueti, marchand de Marseille. Sa noblesse paraît alors si peu authentique qu’on lui réclame le droit de francs-fiefs, comme on l’exigeait de tous les roturiers acquéreurs de biens nobles. Il demande une enquête à la suite de laquelle il est reconnu noble en 1584, il prend le titre d’écuyer qu’aucun des siens n’avait encore porté jusque-là et il transmet à ses descendans, avec une qualité désormais incontestable, le nom sonore de Mirabeau.

La prétention constante de ceux qui viendront après lui sera de sortir des rangs de la noblesse obscure et longtemps contestée pour se faire compter parmi les gentilshommes de vieille souche. Thomas de Riqueti, petit-fils de Jean, donnera un nouveau lustre à sa famille en s’alliant à la maison de Pontevès, une des plus anciennes de la Provence, et en faisant recevoir son fils cadet chevalier de Malte. « Ce fut un nouvel ordre de choses, écrit le marquis de Mirabeau, du moins nous n’avons pas dans nos papiers de preuves faites dans l’ordre avant celles de François de Riqueti. » Quoique l’Ami des hommes lui reproche d’avoir trop donné dans « la gloire » et d’avoir introduit le premier à Marseille des domestiques à livrée rouge que le peuple appelait les suisses de monsieur de Mirabeau,