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Le colonel chef d’état-major : Ch. Gorbin. — P. S. Le deuxième versement a été opéré à Londres à votre crédit. » Cette lettre, certainement écrite par un employé de commerce peu familiarisé avec la grammaire, obtint un succès de gaîté qui ne fut point du goût de la commune. Nul n’ajouta foi à cette bourde calomnieuse qui n’avait ni par la forme, ni par le fond, le mérite de la vraisemblance.

Pendant que la commune continuait à discuter, le désarroi était aux avant-postes, que l’armée française refoulait avec vigueur. Sous prétexte de remettre un peu d’ordre dans cette confusion militaire, Delescluze, fidèle à son principe que l’élément civil doit dominer partout, fait voter par le comité de salut public une décision en vertu de laquelle des commissaires civils sont délégués auprès des généraux des « trois armées de la commune, » près de Dombrowski, Dereure ; près de La Cécilia, Johannard ; près de Wrobleski, Léo Meillet. Il est à remarquer que les trois généraux en chef de la commune sont deux Polonais et un Italien. En quoi consistaient les fonctions de ces nouveaux représentans du peuple en mission auprès des armées ? Le citoyen Johannard nous le dira. Le 10 mai il arrive à l’Hôtel de Ville ; il n’aurait point quitté les avant-postes, s’il n’avait un fait important à révéler. Sa présence a produit le meilleur effet parmi les combattans, mais il ne s’agit pas de cela. On a mis la main sur un jeune homme qui portait des lettres aux Versaillais. Ceci n’avait rien d’excessif au moment où les communications postales entre Paris et la province étaient interrompues, où l’on cherchait toute sorte de moyens pour envoyer les lettres hors des fortifications. Cette simple réflexion n’a pas même effleuré la pensée de Johannard. Il raisonna ou plutôt il déraisonna tout autrement et se dit : « Cet homme porte des lettres ; donc c’est un espion ; c’est un espion, donc il doit être fusillé, » et il donna l’ordre de le passer par les armes, recevant pour ce fait d’énergique sagacité l’approbation du général La Cécilia et des officiers de son état-major. « Cet acte m’ayant paru grave, ajoute Johannard en terminant, j’ai cru devoir le faire connaître à la commune, et je dirai qu’en pareil cas j’agirai toujours de même. » Va-t-il s’élever une protestation ? quelqu’un demandera-t-il si l’on a du moins la certitude que ce malheureux était réellement un espion ? Non ; mais Dereure, un cordonnier, à cheval sur les formes, s’enquiert si l’on a eu soin de rédiger le procès-verbal de l’exécution. Johannard répond oui, et Dereure est satisfait.

On n’était pas doux pour les prétendus espions, ainsi qu’on vient de le voir ; dans ce cas du moins, on pouvait invoquer les lois de la guerre, — de la guerre civile que l’on avait déchaînée sans motifs, — mais on ne s’en tient pas là. Je ne sais quelle émulation de