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rongent : « Nous avons des otages, parmi eux des prêtres, frappons ceux-là de préférence, car ils y tiennent plus qu’aux soldats. » Fenouillat, qui n’est connu que sous le sobriquet de Philippe, et qui représente le XIIe arrondissement, réclame des mesures énergiques, car « il faut que l’on sache que nous sommes bien décidés à briser tous les obstacles que l’on oppose à la marche triomphale de la révolution ! » Ces insensés se grisent de leur propre rhétorique et glissent dans le crime sans même s’en apercevoir. On adopte un décret dont l’article 5 dit : « Toute exécution d’un prisonnier de guerre ou d’un partisan de la commune de Paris sera sur-le-champ suivie de l’exécution d’un nombre triple des otages retenus et qui seront désignés par le sort. » C’en est fait, Paris est livré aux bêtes. Ce décret une fois voté, la séance continue ; la minorité et la majorité échangent des paroles peu courtoises ; c’est une série de divagations sans intérêt, sans portée, comme peuvent en émettre des gens qui ont pris l’habitude de parler pour ne rien dire et pour s’écouter eux-mêmes. Tout à coup, Billioray entre et, reprenant la formule chère aux amateurs de phraséologie révolutionnaire, il s’écrie : « Vous délibérez, vous discutez, et la cartoucherie de l’avenue Rapp vient de sauter ; elle brûle encore, c’est de la trahison ; on a arrêté le traître qui a mis le feu ! » Or le traître qui a mis le feu et que l’on a arrêté n’est autre que le comte Zamoyski, lequel avait eu l’imprudence de passer par là en rentrant chez lui : il s’en fallut de peu qu’il ne la payât de sa vie.

On voulut absolument persuader à la population parisienne, qui n’en crut pas le premier mot, que l’explosion accidentelle de la cartoucherie Rapp était le fait de la trahison, qu’elle était due exclusivement aux manœuvres monarchistes de Versailles, et qu’elle était le résultat d’un complot imaginé, dirigé, soldé par M. Thiers. On prétendit avoir reçu à la délégation de la sûreté générale, où rauquait Théophile Ferré, une lettre qu’une femme inconnue,


Qui ne dit point son nom et qu’on n’a pas revue,


aurait trouvée entre Paris et Versailles, dans un wagon de première classe. Cette lettre, tellement explicite qu’elle en devient absurde, portait textuellement ceci : « État-major des gardes nationales, Versailles le 16 mai 1871. Monsieur, la deuxième partie du plan qui vous a été remis devra être exécutée le 19 courant, à trois heures du matin. Prenez bien vos précautions de manière à ce que cette fois tout aille bien. Pour vous seconder, nous nous sommes arrangés avec un des chefs de la cartoucherie pour la faire sauter le 17 courant. Revoyez bien vos instructions pour la partie qui vous concerne et que vous commandez en chef. Soignez surtout la Muette,