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insistait, il lui parlait de la défaite inévitable, de la répression, des châtimens qui seraient sans merci. Vermorel, secouant tristement la tête, répondit : Non ; portez cela à d’autres qui en profiteront ; moi j’en ai trop fait tuer pour me dérober. Mon heure est venue, je dois mourir.


III. — LES DERNIERES SEANCES.

Sur la table du cabinet que Delescluze occupait au ministère de la guerre, on trouva la pièce suivante, non datée, non signée, mais écrite par lui : « Que sont devenus les 67,000 francs, remis par Cluseret à Rossel lors de son arrestation ? — Demander à Cournet [1]. » Nous ignorons la réponse qui fut faite à cette note, mais elle prouve que le contrôle administratif du comité central accepté et peut-être réclamé par Rossel ne s’exerçait pas avec une attention bien scrupuleuse. Jourde, qui seul pouvait connaître les difficultés contre lesquelles il avait à lutter pour faire face aux dépenses qu’on lui imposait, avait beau prêcher l’économie, on ne l’écoutait guère. Tous ces prétendus comités de surveillance et de contrôle n’étaient en réalité que des comités de prodigalité. C’était, comme l’on dit vulgairement, un gâchis, et Jourde voyait avec désespoir fondre l’argent qu’il avait tant de peine à conquérir sur la Banque de France ou ailleurs. — On dépensait certainement beaucoup en débauches faciles, mais on mettait de côté, on se faisait une réserve pour parer aux éventualités d’un avenir très prochain. De grosses sommes ont été emportées, on peut l’affirmer sans hésitation, quoique nul document authentique n’en fournisse la preuve irrécusable. Par les dépenses excessives que certains contumax ont faites à l’étranger, dépenses qui ont été constatées et presque contrôlées par des yeux attentifs, on est amené à conclure que le budget des diverses délégations n’a pas toujours servi à l’objet qui leur avait été attribué. Cela du reste est bien peu grevé, et si les membres de la commune, les membres du comité central, les délégués, les généraux, les colonels, les fédérés, les vivandières, les ambulancières, les clubistes et le reste n’avaient fait que se « remplir la poche et se sauver après, » il faudrait les absoudre ; mais cela ne dut point leur sembler suffisamment révolutionnaire, et jusqu’où ils ont poussé ce qu’ils n’ont pas craint d’appeler « la défense du droit, » nous le savons tous, quoiqu’ils l’aient oublié. La cruauté commence à s’exercer d’une façon pour ainsi dire régulière et voulue aussitôt que la chute du fort d’Issy est annoncée. La commune

  1. Delescluze est nommé délégué à la guerre le 9 mai, dans la soirée. Le 13 mai, Cournet est remplacé à la sûreté générale par Théophile Ferré ; cette note a donc été écrite entre le 10 et le 12 mai.