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cent mètres, les bannières maçonniques, flottant au vent, furent fichées sur les remparts. Les fédérés battaient des mains et criaient : « Vivent les francs-maçons. » Les principaux délégués, — environ une quarantaine, — franchirent les défenses de la porte Maillot et s’avancèrent avec calme dans l’avenue de Neuilly, précédés par une bannière qui, je crois, était blanche et portait la devise : Aimons-nous les uns les autres, écrite en lettres rouges. Au pont de Neuilly, le général Leclerc accueillit les délégués et en conduisit trois, les yeux bandés, au général Montaudon, qui commandait en chef. Celui-ci était franc-maçon ; on échangea les saluts d’usage et les signes de reconnaissance. Le général fut très net. Il était soldat, il obéissait à des ordres qu’il n’avait pas le droit de discuter. A la vue des bannières maçonniques qu’il était accoutumé à respecter, il a pu prendre sur lui de faire momentanément suspendre le feu, mais c’était là une sorte de trêve courtoise qui, à moins d’instructions supérieures, ne pouvait se prolonger. Il engageait donc les T.*. C.*. F.*, à envoyer une députation à Versailles, et à cet effet il mettait une voiture a leur disposition. Pendant qu’un des trois vénérables retourne à Paris porter les nouvelles de l’entrevue, et que les deux autres partent pour Versailles, les porte-bannières s’installent comme ils peuvent sur les fortifications pour y passer la nuit près de leurs étendards. Le général Montaudon avait du reste promis qu’il ne rouvrirait son feu qu’après le retour des délégués. Les autres francs-maçons rentrèrent simplement chez eux, sauf une centaine qui se constituèrent en permanence, avenue de Wagram, dans le salon d’un bal public.

Les délégués qui parvinrent jusqu’à M. Thiers ne se présentaient plus comme les mandataires d’un groupe de citoyens animés d’intentions pacifiques et cherchant une base de conciliation possible ; ils arrivaient en quelque sorte avec le caractère usurpé d’ambassadeurs d’une puissance médiatrice, imposant la paix et se préparant à la guerre si leurs conditions étaient rejetées. C’était intempestif, pour ne pas dire plus, et si M. Thiers n’avait été doué d’une longanimité à la fois naturelle et politique, il est fort probable que ces parlementaires irréguliers ne seraient pas rentrés coucher chez eux. M. Thiers les reçut, et fut hautain : « Que Paris mette bas les armes, et j’écouterai alors toute proposition raisonnable ; sinon, non. » Les délégués, qui avaient compté sur la manifestation et sur l’exhibition des bannières pour inspirer quelque respect et peut-être même quelque crainte au président de la république, se trouvèrent assez déconfits. L’entrevue n’avait pas duré cinq minutes, mais elle avait suffi à leur prouver une fois de plus, une dernière fois, que le chef de l’état était résolument décidé à ne reconnaître, sous aucun prétexte, les droits que Paris révolté s’arrogeait de