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marche sans trop de dépendance sur les traces de son frère aîné. Le Rémouleur et la Déclaration le mettent au rang de nos plus habiles reproducteurs des costumes et des physionomies du XVIIIe siècle.

Ce n’est pis toutefois dans ce dilettantisme facile et un peu mesquin qu’on aimerait à voir s’attarder nos aquarellistes. Ils ont mieux à faire qu’à devenir les doublures, toujours affaiblies et insuffisantes, des petits maîtres de la Hollande au XVIIe siècle et de la France au XVIIIe siècle. Leur vrai rôle est de fixer, dans un langage rapide et expressif, l’aspect sans cesse changeant de la société moderne. Le goût public se porte de plus en plus vers les représentations détaillées de nos costumes, de nos actions, de nos mœurs ; c’est une tendance qui n’est point à dédaigner. La Hollande et l’Angleterre doivent leurs meilleurs artistes à cette recherche de l’exactitude dans l’observation de la vie quotidienne. Or quel procédé se prête mieux que l’aquarelle à ce genre de travail ? MM. Heilbuth et Détaille nous paraissent donc rester dans la véritable voie, lorsqu’ils s’en tiennent à l’étude attentive l’un de la vie mondaine, l’autre de la vie militaire. Quand l’ingénieux M. Heilbuth quitte Rome, où il a su, l’un des premiers, voir les Romains modernes tels qu’ils sont, dans leurs habitudes familières, d’un œil assez malin, avec un esprit fort désabusé des légendes majestueuses, c’est aux environs de Paris qu’il se plaît d’ordinaire. Le monde qu’il fréquente a quelque parenté avec le monde où se rencontrent les impressionnistes. À Bougival, à Sainte-Adresse, à Fontainebleau, le peintre s’attarde à regarder les jolies Parisiennes, en fraîches toilettes, dont les silhouettes élégantes se découpent sur les verdures légères des futaies ensoleillées ou les horizons clairs des dunes marines. Les délicates images de M. Heilbuth auront, pour l’avenir, une valeur historique égale à leur valeur d’art. M. Heilbuth exprime avec une habileté surprenante tout ce que prétendent découvrir les impressionnistes, la clarté des eaux, la transparence de l’atmosphère, la légèreté des étoffes, la fraîcheur des chairs ; mais il a fait des études premières qui ne sont pas, paraît-il, à la portée des indépendans.

La Société des aquarellistes débute dans d’excellentes conditions. Du succès qu’elle obtiendra, si elle persévère, dépend, dans une certaine mesure, l’organisation, si désirable, des artistes français en groupes distincts. Or c’est par l’association que les artistes assureront la sauvegarde de leurs intérêts ; c’est par l’association seule qu’ils seront vraiment indépendans, et leur indépendance, en rendant à l’état sa liberté d’action, permettra aussi à l’état d’apporter dans sa protection plus de générosité et plus de décision, en le dispensant de couvrir également, d’une tolérance indifférente, toutes les manifestations d’une activité commerciale qui n’a droit au respect et aux sacrifices du pays que lorsqu’elle devient une activité désintéressée et morale de l’intelligence.


George Lafenestre.