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laissés à ces provinces par la paix de Thorn tombèrent en désuétude, et, dès la fin du XVIe siècle, elles étaient incorporées au royaume, de sorte que leurs députés, au lieu de former une assemblée particulière, siégèrent dans la diète de Pologne. Il faut que le souvenir des temps tectoniques ait complètement disparu pour que le roi de Prusse Frédéric le Grand ait négligé de l’invoquer en 1772, lorsqu’il démembra la Pologne. Dans le mémoire justificatif publié par lui après la prise de possession de la Prusse polonaise, le nom de l’ordre ne fut pas même prononcé ; il ne le fut point le jour où le général Thadden se présenta devant les portes de Marienbourg, qui s’ouvrirent, ni celui où le roi reçut dans cette ville le serment des députés de la province. Frédéric n’aimait point le moyen âge ; il en détestait les institutions comme les monumens et la dégradation du château de Marienbourg s’acheva sous son règne. Ce pays n’était pour lui qu’une terre à blé, dont la conquête lui assurait l’embouchure de la Vistule et la liberté des communications entre ses provinces allemandes et prussiennes-mais qu’il le voulût ou non, le philosophe de Sans-Souci fut le continuateur de ces barbares chevaliers ; c’est parce que ceux-ci avaient colonise la rive droite de la Vistule que Frédéric Ier est devenu roi et que Frédéric II a coopéré au partage de la Pologne, car les historiens allemands contemporains ont raison de le dire : entre les grands maîtres d’autrefois et les rois de Prusse d’aujourd’hui il y a descendance et filiation morale, et la monarchie prussienne, pour avoir dans les dernières années accéléré prodigieusement sa fortune, ne doit point cependant être traitée d’état parvenu ; derrière ces deux derniers siècles, il y a un long développement historique, et, comme dit M. de Treitschke, dont nous avons déjà cité la belle étude, «il faut, pour connaître la nature intime du peuple et de l’état prussien être versé dans l’histoire de ces combats sans miséricorde dont la trace, que le Prussien s’en doute ou non, est gravée dans son caractère, ses habitudes et sa vie. »

Cependant la tâche que semblait s’être donnée l’état prussien de ressaisir les territoires jadis colonisés par les Allemands est encore inachevée : les provinces baltiques sont demeurées russes. Il n’est point indifférent de noter à ce propos que l’écrivain dont nous venons de parler, qui est en même temps un homme politique non sans autorité, un des représentans les plus considérables du parti national libéral dans la presse et dans le parlement, laisse percer en parlant des provinces baltiques des sentimens très marqués de regrets patriotiques. Il flétrit la guerre atroce faite par Ivan le Terrible aux chevaliers livoniens et semble tout près de dire que Pierre le Grand et Catherine ont commis une usurpation en soumettant