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Le troisième jour, on entre dans un autre canton. Ce sont les mêmes exploits; on chasse les païens exactement comme le renard et le lièvre, et le soir le comte Hermann de Cilly traite le duc d’Autriche et les nouveaux chevaliers. Très loin était le marché où l’on avait acheté les vivres, car on y mangea un cerf qui avait été chassé à deux cents milles de là, et l’on ne but que du vin de Wippach, de Lutenberg et de Reisal.

Huit jours passent ainsi. On ravage trois cantons entiers. Des villages brûlés monte une telle fumée qu’au loin l’air est obscurci. Alors vient le mauvais temps ; il pleut, il grêle ; les provisions se gâtent; partant plus de plaisir : on se remet en marche vers la Memel, à travers marais et fossés. A Kœnigsberg, chevaliers et Autrichiens se congratulent et se séparent, et voyez comme tout finit bien : à Riesenburg, le duc reçoit un message de la duchesse qui lui annonce la naissance d’un fils : grande joie d’Albert, dont c’est le premier enfant. Les bals recommencent. A Schweidnitz, la duchesse, Autrichienne de naissance, fait si généreusement les choses qu’on n’a pas le droit d’acheter même un œuf. Dames et demoiselles se montrent très aimables, et l’on vit ainsi pendant trois jours en joie. Enfin on arrive en Autriche. « A tout noble homme je donne le conseil de servir saint George et de penser aux mots : mieux vaut chevalier qu’écuyer, pour que la louange orne son nom. Voilà le conseil que je donne, moi Pierre Suchenwirth. »

Tel est presque mot pour mot le récit du vieux poète : il est exact et conforme à ceux que nous ont laissés les historiens. C’est donc une guerre sans danger et sans pitié que les chevaliers et leurs hôtes font en Lithuanie. Contre les païens, tout est permis; tuer les hommes, même les femmes et les enfans, brûler moissons et maisons, c’est, comme on dit, faire la guerre en l’honneur de saint George, exercere militiam in onorem sancti Georgii. Une véritable traite de païens suit ces expéditions ; les nobles croisés emmènent des prisonniers dans leur pays, pour les montrer comme bêtes curieuses; les commandeurs et même le grand maître vendent les leurs, et tel officier de la frontière, comme l’avoué de Rossiten en Livonie, vit de ce commerce. Il faut répéter que ces croisés n’ont cure de convertir les infidèles, puisqu’il n’y a point de prêtres parmi eux : le duc d’Autriche est venu seulement pour gagner ses éperons, on a vu par quels exploits. Quant aux teutoniques, s’il n’est point juste de leur reprocher d’avoir à dessein négligé de conquérir la Lithuanie, ils sont bien aises assurément d’avoir ainsi près d’eux un parc de païens : de temps à autre, une ou deux fois l’année, le plus souvent l’été, mais quelquefois l’hiver, ils convient les aventureux de la chrétienté à des parties de chasse, où il ne manque rien, pas même