Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/440

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de la monarchie de juillet s’était-elle ainsi dégagée sans effort des premières délibérations de la commission de 1849 ? Comment la conciliation si longtemps et si vivement poursuivie était-elle tout à coup devenue possible ? Il faudrait ici faire un retour en arrière, et se rappeler par quelle effroyable crise politique et sociale nous venions de passer: un trône brisé, le suffrage universel déchaîné, la démocratie de M. Royer-Collard et d’Odilon Barrot coulant à pleins bords, les ateliers nationaux, le droit au travail, du pain ou la mort, les journées de juin, et, comme si ce n’était pas assez de tant de ruines intérieures, l’Europe entière embrasée par notre incendie. Une telle succession d’événemens tragiques, « très bien dit M. le comte Beugnot, devait plus contribuer « à calmer les esprits, à modérer les désirs, à rapprocher les personnes que les plus savantes discussions n’auraient pu le faire. Lorsque la société tout entière avec sa religion, ses mœurs, ses plus précieux intérêts, ses saintes et éternelles lois est devenue tout à coup l’objet d’attaques aussi audacieuses que multipliées, quand un désordre moral dont nul ne soupçonnait la profondeur s’est révélé au milieu de nous, alors tous les hommes sages, tous les amis sincères de la patrie ont compris qu’il ne s’agissait plus de savoir par qui et dans quelle mesure précise le bien se ferait, mais qu’il fallait recueillir toutes les forces morales du pays, s’unir intimement les uns aux autres pour combattre et terrasser l’ennemi commun qui, victorieux, ne ferait grâce à personne. » Il ne s’agissait plus en effet dans cette extrémité de disputer sur des garanties de capacité, et l’heure n’était plus aux vaines arguties. La révolution de février avait été pour tout le monde une surprise; l’insurrection de juin fut pour beaucoup de ceux qui l’avaient provoquée par leur aveuglement et leur imprudence une sorte de chemin de Damas. Ces grandes crises ont une singulière vertu d’apaisement. On vit alors, — spectacle qui s’est renouvelé depuis dans des circonstances analogues, — les hommes dont les écrits, les discours, les critiques et l’égoïsme avaient eu le plus de part à la chute de la monarchie constitutionnelle, on vit ces mêmes hommes épeurés et repentans, fléchissant sous le poids de leurs responsabilités, mettre leurs mains dans la main de leurs adversaires de la veille et se frapper la poitrine. On les vit, éclairés par une grâce soudaine, illuminés par un rayon d’en haut, se porter à la défense avec la même ardeur qu’ils avaient mise à l’attaque. Jamais revirement plus complet d’opinions et d’idées, jamais plus brusque renversement des rôles et des situations n’avait eu lieu.

Cette métamorphose des opinions les plus accusées est le fait le plus caractéristique de cette étrange époque ; elle éclate partout à la fois, et ce serait un curieux chapitre d’histoire contemporaine