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l’énergie féconde et créatrice. Quand on connaît l’esprit et les goûts d’un propriétaire, on sait d’avance, avant d’être entré chez lui, comment doit être meublée sa maison. Il en est de même ici, pour le temple de Paphos ; tout devait être en harmonie, l’image même de la divinité à laquelle les hommages s’adressaient, la disposition générale et la décoration du temple où on l’adorait, les costumes des prêtres et les rites qu’ils faisaient pratiquer aux pèlerins, La présence de la pierre conique dans le sanctuaire, à la place d’honneur, c’était, si l’on peut ainsi parler, la note dominante, celle qui donnait le ton. Ainsi prévenus par Tacite, nous pouvions affirmer, sans crainte d’erreur, que tout devait avoir à Paphos, même encore de son temps, un caractère bien plus oriental que grec, une couleur syrienne très marquée.

L’induction que nous pouvions tirer de ce texte, d’autres documens sont venus la confirmer. Sur toute une série de monnaies de bronze qui ont été frappées sous les empereurs, d’Auguste à Macrin, au nom du congrès de toutes les cités cypriotes Κοινὸν Κυπρίων, on voit figurer un édifice dans lequel on s’accorde à reconnaître le plus important des sanctuaires de l’île, celui de Paphos. Cette représentation, comme il arrive toujours en pareil cas, est fort abrégée. Elle était destinée à rappeler aux contemporains un monument qu’ils connaissaient, et non à fournir des renseignemens aux archéologues de l’avenir. D’après M. François Lenormant, qui a étudié particulièrement ces pièces cypriotes, « elle consiste en une élévation géométrale de la façade, en avant de laquelle s’étend un parvis formé par une balustrade en demi-cercle. Le toit forme une terrasse, sur laquelle se posent les colombes sacrées de la déesse. Au centre, porté sur un large stylobate qui surmonte un soubassement construit en larges assises régulières, est un pylône en saillie de forme égyptienne qui dépasse de beaucoup en hauteur le toit de l’édifice lui-même. Ce pylône représente des fenêtres dans sa partie supérieure et au rez-de-chaussée une vaste porte d’entrée, dont le graveur a volontairement exagéré l’ouverture, pour faire apercevoir tout au fond du sanctuaire le simulacre de la divinité, sous la forme d’une pierre conique que surmonte une tête grossièrement indiquée, avec des rudimens de bras. Ici, comme au temple de Jérusalem, sous la tour du pylône s’ouvrait le oulam ou pronaos, puis en arrière se prolongeait le debir ou sanctuaire, qui ne dépassait pas, non plus, la largeur du pylône. Les parties de l’édifice qui l’excèdent de chaque côté étaient occupées par les chambres qui, comme à Jérusalem et en Égypte, régnaient tout autour du sanctuaire, servant à conserver le trésor et les objets du culte ainsi qu’à préparer les cérémonies rituelles. En avant du temple, des deux côtés du pylône, se dressaient des colonnes isolées, comme celles que Lucien vit en