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on sera trop heureux de retrouver et de couvrir de fleurs ; les six autres sont livrés aux Onze. « N’oubliez pas, s’écrie Diomédon au moment où les bourreaux l’entraînent, n’oubliez pas, citoyens, d’acquitter les vœux que nous avions faits avant la bataille. C’est Jupiter sauveur, c’est Apollon, ce sont les vénérables déesses qui nous ont donné la victoire. Allez leur rendre grâces pendant que nous marchons à la mort ! » Que disait en pareille occurrence le comte d’Estaing? « Portez ma tête aux Anglais! Ils vous la paieront cher! » Voilà de vaillans adieux à la vie ! Je les préfère de beaucoup à ceux de Théramène répandant à terre les dernières gouttes de la ciguë « pour le beau Critias. » Théramène, tu railles, ce n’est pas la ciguë, c’est le sang de Diomédon qui t’étouffe. Quand le malheur viendra fondre sur toi, tu croiras en vain te justifier en disant: « Ce n’est pas moi qui ai commencé les attaques ; » tu as été injuste, tu as été perfide; Critias n’est ici que l’instrument du ciel. Et ce misérable Callixène, ce sycophante qui a emporté d’emblée la sentence, quel sera son sort ? Les Athéniens ont une loi destinée à frapper ceux qui les ont trompés. Naïve et touchante bonhomie du pauvre Démos ! Callixène fera les frais de son repentir. Emprisonné d’abord, délivré ensuite à la faveur d’une émeute, le délateur ira traîner à l’étranger une existence humiliée et errante. Les dieux permettront bien qu’il revoie un jour sa patrie ; mais, exécré de tous, accablé de mépris, il finira par mourir de faim. Discite justiliam moniti !

Les Anglais ont condamné l’amiral Byng; c’était un vaincu! Et encore l’impartiale histoire n’a-t-elle pas ratifié leur rigueur. Le véritable coupable n’était probablement pas celui qui, en 1757, monta, calme et fier, sur le fatal ponton. Des ministres imprévoyans se couvraient, ce jour-là, par le sacrifice de l’homme que leur négligence avait mis dans l’impossibilité de vaincre. Il est difficile d’approuver un jugement qui semble n’avoir été qu’un détestable expédient politique. Combien, à plus forte raison, doit-on blâmer, doit-on, de tout son pouvoir, flétrir cette aberration d’un peuple qu’on voit, follement docile aux inspirations de ses orateurs, appesantir son aveugle colère sur des généraux qui ne méritaient que sa reconnaissance! « C’est ainsi cependant, proclame toute une école, qu’on décrète la victoire. « Il est temps d’en finir avec ces théories. On n’a le droit de décréter la victoire que quand on a pris soin de l’organiser. Le mot du maréchal Bugeaud restera éternellement vrai : « Sans l’armée de Louis XVI, toutes les fureurs de Danton n’auraient pas sauvé la France ! »


JURIEN DE LA GRAVIERE.