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Le détroit n’est pas tenable ; vos voiles seraient dans un instant en lambeaux et vos rames contre un tel coup de vent sont devenues inutiles. Il faut aller où la tourmente vous mène. Tout le littoral de Cymes sur le golfe actuel de Sandarli, tout le rivage de Phocée à l’entrée du golfe de Smyrne seront le lendemain couverts de cadavres et de débris.

Un bateau péloponésien n’a pas attendu la fin de la bataille pour aller porter à Étéonicus la nouvelle d’un combat dont la mort de Callicratidas faisait suffisamment présager l’issue. Il a pu aborder ainsi au port de Mytilène avant que la tempête éclatât. Étéonicus garde pour lui seul cet avis sinistre. A ses soldats, ce n’est pas un revers, c’est une glorieuse victoire qu’il annonce. « Tous les vaisseaux athéniens ont péri. Qu’on prépare un pieux sacrifice pour remercier les dieux! » Pendant ce temps, ordre est donné aux marchands d’embarquer sans bruit leurs marchandises et de faire voiles vers Chio. L’heure du souper arrive ; les équipages des trières prennent comme d’habitude leur repas sur la plage. Le souper terminé, ils s’embarquent et le vent du nord les emporte à leur tour dans la direction du sud. Tout se passe avec calme; aucune agitation bruyante ne vient éveiller l’attention de l’ennemi. Les Lacédémoniens ont mis vingt-six ans à se pénétrer des nécessités de la guerre maritime; ils sont aujourd’hui aussi actifs que des Athéniens et non moins silencieux que des Anglais. Quand la flotte est sauvée, Étéonicus s’occupe d’assurer le salut de l’armée de terre. Il met le feu au camp et emmène à marches forcées ses soldats à Méthymne. La ruse a eu un succès complet. Au point du jour, Conon trouve le rivage évacué, la rade entièrement vide. Il tire ses vaisseaux à la mer et vogue à la rencontre de la flotte, qui venait enfin de quitter le mouillage des Arginuses. S’il fut jamais un thalassocrate, ce fut à coup sûr ce général récemment débloqué. Les Péloponésiens étaient hors d’état d’apporter le moindre obstacle à ses mouvemens; il pouvait les aller insulter à Chio, sinon les y détruire. Conon préféra rentrer à Samos. L’hiver commençait, et une journée d’hiver a quelquefois aussi sûrement raison d’une flottille de bâtimens à rames que la plus sanglante des batailles. Les opérations étaient donc forcément suspendues; on les reprendrait au printemps. Ce qui importait, c’était de mettre ces six longs mois de trêve à profit pour rentrer dans l’arène armé de pied en cap.


IV.

Quelle joie, quelle allégresse doivent régner à cette heure dans Athènes ! Vainqueur, quand on se croyait perdu ou tout au moins