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il attend l’ennemi de pied ferme. Nous allons assister à un immense choc parallèle. Des deux côtés les trompettes ont donné le signal; les soldats y répondent par leur cri de guerre, les rameurs tendent tous à la fois leurs bras nerveux et se courbent, nus jusqu’à la ceinture, sur les rames. En quelques minutes l’espace qui sépare les deux flottes est dévoré. Ce n’est pas un vulgaire triérarque, c’est un général athénien que Callicratidas cherche dans la longue ligne de vaisseaux déployée devant lui. Ses yeux ont découvert la trière de Lysias; le navarque la désigne du doigt à son pilote. Ainsi Nelson montrait à Trafalgar le Bucentaure au capitaine Hardy. Les deux galères se heurtent; la galère athénienne, plus faible d’échantillon, a fléchi: un second coup d’éperon l’entrouvre et l’envoie au fond de l’abîme. La mêlée s’établit. La trière victorieuse se débat au milieu des nombreux vaisseaux qui la pressent; elle fracasse les rames, elle écrase les plats-bords, elle troue de tous côtés les carènes. Mais voici un nouveau général qui accourt. Le grand Périclès, Périclès l’Olympien n’avait pas fait souche d’hommes d’état; il fit mieux; il fit souche d’officiers de marine. Un des dix généraux acclamés par la voix populaire portait ce nom à jamais vénéré. Périclès le stratège ne démentira pas le sang illustre d’où il est sorti. C’est lui qui vient à travers le tumulte prendre la revanche de Lysias. Callicratidas a su faire le vide autour de son vaisseau ; Périclès peut donc arriver sans peine jusqu’au noble adversaire qui n’a plus devant sa proue que des débris. Le champ est libre, les deux trières se rencontrent de pointe. L’éperon du Spartiate s’enfonce profondément dans la joue de la galère athénienne. « En arrière ! En arrière ! » Sciez tout d’un temps, mes braves thranites! Les zygites et les thalamites ne demandent qu’à vous imiter. Le coup est porté, la plaie est profonde; il faut maintenant dégager son dard. Les rameurs, renversés vers la poupe, s’épuisent en vains efforts ; l’éperon reste fixé entre les lèvres de la blessure qu’il a infligée. Périclès donne l’ordre de jeter les grappins ; les deux trières désormais n’en font qu’une. Que peut souhaiter de mieux un guerrier de Sparte? Il pourrait souhaiter d’avoir le pied sur la terre ferme, car la houle balance déjà d’une façon gênante ce champ de bataille improvisé.

Les hoplites ont « le pied rond, » comme le disait de sa voix de tonnerre l’amiral Duperré aux législateurs ébahis qu’il essayait d’initier à tout un ordre de choses dont les législateurs n’avaient, à cette époque, nulle idée. Callicratidas chancelle, essaie en vain de reprendre son aplomb; un dernier coup de roulis le fait de nouveau trébucher; le navarque de Sparte est tombé à la mer. Il coule à pic, comme coulera un jour l’amiral Howard. De pareils événemens étaient très fréquens dans la marine des galères ; pour faciliter ces faux pas on savonnait les ponts, on