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pour troubler la sécurité de nos nuits, que nous goûterions peu la pensée d’attendre au mouillage, d’attendre même sous vapeur, mais à petite distance du port bloqué, une escadre ennemie qui viendrait à nous en pleine pression, ses soupapes soulevées par une force frémissante, ses cylindres béants, tout prêts à engloutir le nuage dont la tension ne demande qu’à se dépenser. Pour qu’une sortie en pareil cas réussisse, elle n’a vraiment besoin que du secret. Voyez, en effet, la situation des deux adversaires. L’un s’avance en branle-bas de combat, sûr de sa vitesse, maître de la porter, en quelques secondes, aux dernières limites ; il attaque de jour, il attaque de nuit, à l’aube ou aux lueurs mourantes du crépuscule ; il choisit, s’il lui convient mieux, l’heure des repas; l’autre, brusquement tiré de sa léthargie, n’a pour ressource que de courir à ses soutes. Tout est en émoi, la générale bat, les sections de manœuvre abaissent la mâture, les canonniers vont démarrer leurs pièces et, dans la coursive des chaudières, retentit, comme un bruit de chaînes, le roulement des chariots et le grincement des ringards. Quand tout cela se passe à la clarté du jour, le tumulte est de peu de conséquence; la nuit, il faut aussi songer à se reconnaître, ne pas s’exposer à tirer sur ses voisins. Les blocus ne sont pas devenus impossibles ; ils sont devenus cent fois plus périlleux. Joignez aux difficultés qui résultent de la rapidité avec laquelle l’ennemi peut désormais dévorer l’espace, l’incapacité de la marine nouvelle à tenir la mer en hiver. Une flotte à voiles bloqua les embouchures de la Meuse et de l’Escaut pendant les mois les plus orageux de l’année 1831 ; nous aurions quelque peine à imiter aujourd’hui ce tour de force. Toute la flotte actuelle est conçue dans la pensée d’une action prompte, d’une intervention brusquement décisive; le terrain sur lequel cette flotte si puissante peut agir est malheureusement des plus limités. Nous en avons fait l’expérience quand nos forces navales étaient confiées aux mains les plus capables assurément d’en faire un emploi utile. Le moyen, je vous prie, d’employer ailleurs qu’en haute mer ces géans qui marchent sur des jambes de 9 et 10 mètres de longueur! Le plus sage ne serait-il pas de se dire : Le temps des blocus est passé ; celui des opérations combinées des armées de terre et de mer commence? Que ces opérations alors soient menées vivement et coïncident avec le début même de la campagne ! Qu’elles se hâtent de rendre les blocus superflus! car il faut bien donner au commerce la sécurité; il faut bien lui garantir que les chemins de la mer vont rester libres. Que dirait un grand état, si, fier de sa marine, convaincu qu’il n’a pas fait en vain de longs et coûteux sacrifices, il voyait tout à coup ses