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comme celui de Latouche-Tréville, l’art de tenir ses vaisseaux toujours prêts à entrer en action. Pour en arriver là, il faut supprimer bien des tolérances; il faut savoir faire succéder au relâchement dont les Athéniens eurent si souvent à souffrir la rude et exigeante discipline des Spartiates. Quand on se résout à donner le premier l’exemple de l’assiduité, il ne reste plus que la moitié du chemin à faire. Déconcertés par la manœuvre imprévue de Lysandre, les Athéniens n’étaient plus maîtres d’éviter le combat. Ils l’engagent avec des forces inférieures, ils l’engagent dispersés et sans ordre. Leur défaite, en quelques instans, est complète. Ils perdent vingt-deux navires, les navires seulement, car les hommes réussirent à gagner la terre à la nage.

Je me figure que Latouche-Tréville et, après lui, l’amiral Émériau, ont dû plus d’une fois rêver sur la rade de Toulon, quand Nelson, Collingwood ou lord Exmouth les bloquaient, de ces surprises à la Lysandre, Les Anglais étaient trop vigilans, montaient de trop fins voiliers, pour qu’il fût possible de les prendre à semblables pièges. On ne cite que la frégate la Proserpine qui se soit laissé assaillir à l’improviste durant cette interminable croisière. La Proserpine fut enlevée de nuit sous le cap Sepet. La lune brillait cependant au ciel dans son plein. Le capitaine Du Bourdieu trouva le léopard anglais doucement bercé par la houle, ne se doutant guère que des frégates françaises osassent, par ce temps de blocus résignés, s’aventurer ainsi hors de la rade. Comme le lion édenté, la pauvre frégate « fit peu de résistance. » On l’amena dans ce port qui depuis longtemps n’avait vu de prises anglaises; elle était si peu maltraitée qu’il suffit d’en changer l’équipage pour lui faire prendre place dans les rangs de notre escadre. Méfiez-vous de l’ennemi qui dort !

J’ai déjà exposé, dans une autre partie de ce travail, tous les avantages dont dispose une flotte, suffisamment protégée par le mouillage qu’elle occupe, contre les forces navales qui ont reçu la mission de l’observer. L’escadre de blocus n’est pas libre de prodiguer son charbon; il lui faut charger ses foyers, lubrifier ses machines avec la plus stricte économie. S’imaginerait-on par hasard que c’est chose facile de renouveler sa provision de combustible à la mer? Ceux qui l’ont essayé savent ce qu’il en coûte. Dans les conditions présentes de la science navale, il n’y a pour ainsi dire qu’un port qui puisse en bloquer un autre. Kamiesh réussira peut-être à fermer Sébastopol; sans Kamiesh, il faudra des escadres multiples promptes à se relever, il faudra même probablement deux lignes de blocus, la ligne des vaisseaux de haut bord et la ligne des avisos placés en vedettes. N’y eût-il pas de bateaux-torpilles