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donc passé en Asie? Reprenons les choses au point où nous les avons laissées, c’est-à-dire au moment où Alcibiade, vainqueur dans le Bosphore comme dans la Propontide et dans l’Hellespont, se disposait à faire route pour Athènes.

Le roi des Perses, à chaque nouveau succès d’Alcibiade, n’en a que mieux compris la nécessité de resserrer son alliance avec les Lacédémoniens. La politique oscillante de Tissapherne a décidément le dessous ; c’est l’intervention franche et loyale de Pharnabaze qui prévaut. Darius envoie à Sardes le second de ses fils, le plus vaillant : Cyrus. De Sardes le prince se rend à Éphèse. Il y trouve Lysandre récemment arrivé de Lacédémone, Lysandre déjà renommé pour sa rare valeur et surtout pour sa connaissance exceptionnelle du métier de la mer. Les rivages de l’Asie n’avaient pas eu souvent le spectacle d’une telle activité. Rhodes, Cos, Milet, Chio ont été mises à contribution; soixante-dix trières sont rassemblées sur la rade d’Éphèse; mais il faut de l’argent pour solder les équipages. « De l’argent! j’en apporte! répond Cyrus. Voici pour commencer un à-compte de 500 talens. Cette somme ne suffit-elle pas? J’aurai recours aux fonds que mon père m’a confiés. Si ce n’est point assez, je ferai fondre le trône sur lequel vous me voyez assis. » Tissapherne n’offrait que son triclinium. La solde fixée par ce satrape, d’après le conseil d’Alcibiade, était de 45 centimes; Cyrus la porte de son propre mouvement à 60. Les Athéniens n’ont qu’à bien garder leurs chiourmes, l’appât d’un pareil salaire amènera plus d’un déserteur à Lysandre. L’accord de Lacédémone et de Sardes est donc plus assuré que jamais. Ce n’est pas un simple satrape qui parle, c’est un prince du sang, un Caranos, investi pour tous les bas pays dans toute l’étendue des provinces maritimes, de l’autorité souveraine. Le roi des Perses a pris la flotte du Péloponèse à bail. Aux termes du traité conclu entre Tissapherne et Astyochos, la dépense supportée mensuellement par le roi ne devait pas dépasser trois mille francs par trière; Cyrus en promet quatre mille et Darius ratifie cette libéralité. Peut-on payer trop cher la satisfaction de voir les Grecs se déchirer entre eux? Tous ces despotes orientaux ont beau être astucieux, je les trouve singulièrement enclins à l’imprudence. Quand on est aussi riche et aussi mal défendu par son organisation militaire, il n’est vraiment pas sage de faire parade de l’or qu’on possède. Ne court-on pas le risque d’allumer la cupidité des pauvretés avides dont on se procure pour un instant le concours? Les malandrins de Sparte ne tarderont pas à sonder les chemins d’Ecbatane; dix-huit siècles plus tard, vous verrez les preux de l’Occident, soumis à des tentations semblables, se ruer sur les routes qui conduisent à Calicut, à Tenochtitlan ou à Quito.