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depuis le décret du 9 août, les attentats, si répétés dans les mois précédens, avaient subitement pris fin, déjà l’on y voulait voir une marque de l’efficacité des tribunaux militaires, lorsqu’en février, en mars, en avril 1879, l’assassinat impuni du prince Krapotkine à Kharkof, la nouvelle agression contre le chef des gendarmes à Saint-Pétersbourg et enfin l’attentat de Solovief sur la personne même du tsar sont venus montrer coup sur coup que les mesures répressives les mieux justifiées ne sauraient suffire à rendre à un pays ou à un gouvernement la sécurité.

Après les ukases de mai et d’août 1878, il semblait malaisé d’aller plus loin dans la voie de la répression : le crime de Solovief a fait inventer de nouvelles et plus graves mesures. Comment s’en étonner alors qu’au milieu du siècle, en France même, il a suffi de bombes jetées par un étranger sur le chemin de l’Opéra, pour qu’à l’aide d’une loi de sûreté générale qui n’était que l’abrogation de toute loi, un pays qui n’était point la patrie de l’autocratie fût tout entier dépouillé des garanties légales? La Russie autocratique ne pouvait en un cas pareil rester en arrière de la France du second empire; l’état de siège a été proclamé, on a institué des gouverneurs généraux militaires devant lesquels ont dû s’effacer toutes les lois civiles.

L’ukase du 5 avril dernier investit ces gouverneurs généraux du droit de faire passer devant les conseils de guerre les personnes justiciables des tribunaux ordinaires, du droit de faire transporter administrativement où bon leur semble toute personne dont la présence leur paraît nuisible, du droit de mettre en accusation tous les sujets de l’empereur sans distinction de rang ou de position. Dans un pays où règne la IIIe section, tout cela, il est vrai, n’innovait pas beaucoup en droit; la grande modification est dans l’extension donnée à ces procédés arbitraires, dans les mesures prises pour activer la répression. La procédure habituelle des conseils de guerre a paru trop lente; les gouverneurs généraux sont autorisés à la simplifier pour recourir au besoin à la justice sommaire usitée en campagne. D’après l’ukase du 5 avril 1879, les accusés peuvent être mis en jugement sans enquête préalable, être condamnés sans déposition orale des témoins, être exécutés sans examen de leur pourvoi en cassation.

Il y a une quinzaine d’années, lorsqu’étaient publiés les règlemens judiciaires, lorsqu’était établi le jury, l’opinion se flattait d’assister au rapide développement des institutions nouvelles, on rêvait de voir les Russes enfin en possession d’un habeas corpus, on rêvait de voir élargir la compétence du jury, de la voir étendre