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peu de temps à cette situation troublée qui se caractérise aujourd’hui par l’élection radicale d’un condamné inéligible et la loi de M. Jules Ferry. Voilà la république en grand progrès, on en conviendra, entre l’amnistie accordée par les électeurs de Bordeaux à M. Blanqui et une déclaration de guerre à la liberté d’enseigner, aux sentimens d’une partie de la société française!

Ce sont là sans doute des faits d’une nature différente qu’il ne faut pas confondre, et il va sans dire que si le gouvernement a pu se tromper en laissant M. Jules Ferry présenter sa loi de combat, il ne peut pas être soupçonné de s’être prêté à l’élection de M. Blanqui qui est plutôt un cruel embarras pour lui. N’aurait-on pas pu épargner cette lugubre facétie aux électeurs girondins en leur représentant avec plus d’autorité, d’un ton plus résolu, qu’ils allaient se livrer à une manifestation dérisoire, que les bulletins nuls ne devaient pas être comptés? Peu importe aujourd’hui; elle ne s’est pas moins accomplie, cette élection, malgré le gouvernement qui a refusé jusqu’ici de publier le résultat du scrutin de Bordeaux, malgré la loi, malgré la raison, malgré tout ce qui devait la rendre invraisemblable et impossible, et c’est là précisément ce qui fait de cette fantaisie électorale le signe d’une situation. C’est la révélation des idées qui règnent dans certaines têtes républicaines, de la manière dont les radicaux entendent la république. Ce n’est pas à coup sûr qu’il y ait un intérêt bien sérieux à retenir en prison un vieux factieux qui est chargé de quarante années de captivité et qui a visiblement perdu le sens de la réalité. Que M. Blanqui soit à Clairvaux ou en liberté, il ne peut plus être un danger. Le gouvernement, après avoir obéi au sentiment de son devoir en refusant de reconnaître le scrutin de la Gironde, serait, dit-on, disposé à gracier le prisonnier lorsque la grâce n’impliquera plus l’amnistie complète, c’est-à-dire la restitution des droits politiques : soit. S’il n’y avait qu’une question d’humanité, elle serait et elle est toujours facile à trancher; mais il est bien clair, et là est la gravité de l’élection de Bordeaux, qu’il ne s’agit pas d’humanité, que ce qu’on a voulu faire c’est un acte politique, une manifestation, une protestation contre la loi.

Les électeurs bordelais se sont donné le luxe de s’ériger en représentai du droit souverain contre la légalité, et il n’y a pas à s’y tromper, s’ils ont choisi M. Blanqui, c’est parce que M. Blanqui est le type du conspirateur, parce qu’il a passé sa vie à s’insurger contre toutes les lois, contre tous les pouvoirs, contre la république aussi bien que contre la monarchie. On s’est passé la fantaisie à Bordeaux, en petit comité radical, de réhabiliter l’insurrection dans la personne du prisonnier de Clairvaux. Il paraît que sans cet acte souverain de l’arrondissement bordelais on ne pouvait pas se croire dans la vraie république! C’est fort bien. Seulement après cela on ne tiendra plus rigueur à l’empire, qui, lui aussi, n’a fait que « sortir de la légalité pour rentrer