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s’en permettre une, de rapprocher de l’auteur de l’Esprit des lois l’auteur des Lettres anglaises, l’auteur de l’Histoire naturelle, de joindre à ces grands hommes quelques écrivains de second ou de troisième ordre, Destouches par exemple ou l’abbé Prévost, de suivre l’un des grands courans et contre-courans de la littérature européenne et de nous montrer les écrivains du temps de la reine Anne et du premier George rendant à la littérature française du XVIIIe siècle, — mais transformé, renouvelé par l’esprit anglais, — ce que les écrivains du temps de Charles II avaient emprunté de la littérature française du XVIIe siècle.

Ce pouvait être encore une étude intéressante à faire, à propos des Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, que de préciser ce que l’érudition moderne, armée de ses méthodes exactes, a battu décidément en brèche on ce qu’elle a laissé debout du chef-d’œuvre de Montesquieu. Cela valait mieux au moins que de recommencer, comme le font M. Louis Vian et M. Laboulaye, cette comparaison usée de Saint-Évremond avec Bossuet et de Bossuet avec Montesquieu. Cela valait mieux surtout que d’affecter pour l’Histoire romaine de M. Mommsen un dédain méprisant, avec M. Vian, ou de la qualifier de « roman prétentieux » avec M. Laboulaye. S’il est quelque part où l’on ne soit pas suspect de partialité pour M. Mommsen, c’est ici certainement. On peut cependant lui rendre justice. Mais ce qui valait mieux encore, — les rares qualités de l’écrivain mises à part, — c’était, dans une histoire ou dans une édition de Montesquieu, de faire ressortir la profondeur et l’originalité, dans son temps, de tel principe dont on a pu dire « que l’avènement faisait époque dans la science » et que l’on peut appeler l’âme même de la philosophie de Montesquieu. « L’allure principale entraîne avec elle tous les accidens particuliers... Si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné un état, il y avait une cause générale qui faisait que cet état devait périr par une seule bataille. » En effet, à côté de Montesquieu, les deux grands historiens du XVIIIe siècle, je veux dire Voltaire et Frédéric, continuaient d’expliquer les plus grands effets par les plus petites causes et les révolutions des empires par les caprices de la fortune. « On se fait ordinairement dans le monde, cher Voltaire, écrivait le roi de Prusse en 1742, une idée superstitieuse des grandes révolutions des empires, mais lorsqu’on est dans les coulisses, l’on voit la plupart du temps que les scènes les plus magiques sont mues par des ressorts communs et par de vils faquins qui, s’ils se montraient dans leur état naturel, ne s’attireraient que l’indignation du public. » Et, selon sa coutume, il ajoutait une anecdote irrévérencieuse : « Je me rappelle à ce propos le conte que l’on fait d’un curé à qui un paysan parlait du Seigneur Dieu avec une vénération idiote : « Allez, allez, lui dit le bon presbyte, vous en imaginez plus qu’il y en a : moi qui le fais et qui le vends par douzaine, j’en connais la valeur intrinsèque. » Qui se serait plaint de trouver