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on les fait servir à la démonstration de quelque thèse. C’est ce que Sainte-Beuve appelait « tirer à soi toute la couverture. « Il n’est pas douteux que Montesquieu, comme La Bruyère et La Rochefoucauld, ait voulu généraliser, et la preuve, c’est que toutes les fois qu’il ne trouve pas les faits conformes à ses théories, il ouvre les Lettres édifiantes et s’en va puiser des argumens à Siam ou au Japon. Macaulay le lui a durement reproché.

Cette réserve faite, l’édition de M. Laboulaye contient de quoi satisfaire sur Montesquieu toute curiosité.

Dans l’Avertissement des Lettres persanes, il repoussera par exemple cette fable dont nous avons parlé plus haut et que M. Vian accepte, lui, pour ainsi dire, sans la discuter. Il montre quelle était, à leur date, l’originalité des Lettres persanes, et que quand on sait les lire on y rencontre déjà Montesquieu tout entier. D’ailleurs il a le courage de reprocher à Montesquieu d’avoir, dans cet ouvrage de jeunesse, «manqué tout au moins de prudence.» Remarquez que c’était au XVIIIe siècle l’avis aussi de quelques esprits très libres et même volontiers frondeurs. « Il y a dans ce livre, disait d’Argenson, en 1736 ou 1737, des traits d’un genre qu’un homme d’esprit peut aisément concevoir, mais qu’un homme sage ne doit jamais se permettre de faire imprimer, » et revenant à ce propos sur la réception de Montesquieu à l’Académie française, il ne craignait pas d’écrire : « On a justement reproché à M. le cardinal de Fleury, si sage d’ailleurs, d’avoir montré en cette occasion une mollesse qui pourra avoir de grandes conséquences dans la suite. » Voilà, si je ne me trompe, des paroles qui intéressent l’histoire des Lettres persanes; croyez-vous cependant que M. Vian les ait citées?

Ici, dans l’intervalle des Lettres persanes aux Considérations, un historien de Montesquieu devait placer le récit des voyages de son auteur. M. Laboulaye ne l’avait pas fait : il s’est contenté de renvoyer le lecteur au livre de M. Vian, qui l’a fait. Mais comment l’a-t-il fait? Justement comme il ne fallait pas le faire. Car enfin est-ce vraiment nous apprendre ce que furent les voyages de Montesquieu que de reproduire ces paroles banales de d’Alembert : « Le résultat de ses observations fut que l’Allemagne était faite pour y voyager, l’Italie pour y séjourner, l’Angleterre pour y penser et la France pour y vivre. » On attendait quelque chose de plus et de mieux, des détails plus précis, des informations plus sûres. Il y avait à tirer parti des notes, si courtes, mais si pleines, de Montesquieu sur l’Angleterre; il y avait à en retrouver le souvenir dans l’Esprit des lois ou même déjà dans les Considérations ; il y avait à fixer l’impression qu’il rapporta de ses voyages et à nous faire connaître les relations qu’il en conserva. J’ajoute, — puisque M. Vian aime les digressions et que Montesquieu ne les détestait pas, — que c’était, ou jamais, l’occasion ici de