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Lespinasse : n’était le grand nom qui la signe, il ne vaudrait réellement pas la peine de la lire. Dans la belle édition des Œuvres complètes qu’il vient de terminer, M. Laboulaye n’a pas donné moins de cinquante à soixante lettres inédites de Montesquieu. Il n’y en a pas une qui soit vraiment amusante à lire, Montesquieu n’ayant jamais eu ni cette liberté d’abandon ni cette grâce de facilité qui font le charme des correspondances; — il n’y en a pas une qui vienne ajouter à ce que nous savions de sa personne un renseignement utile, vraiment nouveau ; — il n’y en a pas une qui présente un véritable intérêt historique. C’est encore un trait : Montesquieu ne se livrait pas volontiers. « Quand je me fie à quelqu’un, nous dit-il, je le fais sans réserve, mais je me fie à très peu de personnes. » Et de fait je n’en sache pas une à laquelle il se soit donné, pas même la duchesse d’Aiguillon ou l’abbé de Guasco. On connaît le mot de la duchesse de Chaulnes ; il est dans toutes les histoires et même dans celle de M. Vian : « Cet homme venait faire son livre dans la société, il retenait tout ce qui s’y rapportait, il ne parlait qu’aux étrangers dont il croyait pouvoir tirer quelque chose. » Tel il était dans la conversation, tel en effet on le retrouve bien dans sa correspondance. Il était, comme Fontenelle, aimable avec sécheresse et bienfaisant avec hauteur. Jusque dans les formules de sa politesse, il y a je ne sais quoi d’ironique, et quelque chose d’énigmatique jusque dans son art de plaire. Voyez cependant l’injustice! Vous lirez partout, comme un trait sanglant de l’insensibilité de Racine, qu’en apprenant la mort de la Champmeslé, qu’il avait jadis aimée passionnément, il n’eut pas une larme, lui, Racine, père de famille et dans ce temps-là chrétien presque austère, pour « la pauvre misérable » qui venait d’expirer; mais nul n’osera reprocher à Montesquieu, fils, mari, père, ami, d’avoir laissé quelque part échapper cette parole singulière « qu’il n’eut jamais de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. » Et telle est la force du préjugé que j’ose à peine le lui reprocher, tant il est vrai que nous avons perdu la juste notion des choses et qu’en essayant, comme on le fait depuis quelques années, de déplacer le centre de notre littérature, c’est le centre aussi de la morale qu’il se trouvera quelque beau matin qu’on aura déplacé. M. Vian, qui se voilerait presque la face effleurant le chapitre des bonnes fortunes de Montesquieu, n’aurait-il pas mieux fait d’appuyer fortement sur cette insensibilité du grand homme, qui est un trait de caractère? Les aveux de Montesquieu sont bien rares, sachons du moins en profiter.

Il n’est donc pas étonnant que les documens fassent défaut pour établir, si je puis m’exprimer ainsi, la biographie de Montesquieu. Nous n’avons de lui qu’environ cent cinquante lettres, et dans les sept ou huit volumes de ses œuvres, on ne découvrirait guère que huit ou dix pages qui soient une confession de l’homme. C’est beaucoup, c’est assez s’il