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nombre de personnes ont vendu leur rente 5 pour 100 pour chercher des placemens au dehors. Cette crainte nous étonne. Il y a pour les valeurs étrangères des périodes d’engoûment et des périodes d’éloignement ; nous sommes en ce moment dans une des dernières. Beaucoup de gens ne se sont pas bien trouvés d’avoir placé leur argent à l’étranger; ils ont subi successivement la banqueroute de l’empire ottoman, la réduction d’intérêt de l’Espagne, la conversion forcée de l’Egypte, les impôts très lourds de l’Italie et de l’Autriche, etc., sans parler des pertes totales essuyées dans les emprunts d’Haïti et des républiques de l’Amérique méridionale. Toutes ces plaies sont encore saignantes, il faudra une génération nouvelle pour qu’on en perde le souvenir, et qu’on remette de l’empressement à prendre des valeurs étrangères. Dans les circonstances actuelles, il n’y a pas beaucoup à craindre, sauf de la part de quelques esprits aventureux que rien ne corrige, que le grand public, que les porteurs de la rente française, qui recherchent surtout les valeurs assurées, envoient leurs capitaux au dehors. Ils préféreront supporter une réduction d’intérêt, avec un fonds qu’ils connaissent et qu’ils apprécient, plutôt que de chercher un revenu élevé dans une valeur étrangère dont ils ont pu voir tous les risques, risques d’autant plus grands que l’intérêt est plus élevé.

Nous craindrions plus pour le succès de la conversion si nous étions au milieu d’une grande reprise d’affaires, avec le capital très recherché, comme cela arrive toujours en pareil cas; alors les porteurs de 5 pour 100 pourraient quitter la rente et porter leur argent dans le commerce et l’industrie avec profit, ou tout au moins avec espérance de profit; mais aujourd’hui, dans l’état des choses, et étant donné l’éloignement que nous supposons pour les valeurs étrangères, ils ne peuvent que subir la conversion ou garder leur argent improductif. Les banquiers, les gros capitalistes, peuvent recourir à ce dernier moyen, en attendant des occasions plus favorables qu’ils ne trouvent pas toujours. Le petit capitaliste ne le peut pas, il vit de son revenu, dont il a grand besoin, et il ne laisse pas son argent à rien faire, il aime encore mieux se contenter de 4 1/2 et même de 4 pour 100 que de n’avoir rien du tout. Ajoutez que, s’il regarde autour de lui sur le marché des valeurs, il n’en verra aucune lui présentant les mêmes garanties de sécurité que la rente et rapportant plus de 4 pour 100.

L’objection d’inopportunité, tirée de la crise, n’a donc aucune valeur; on n’aggraverait pas la crise en faisant la conversion, on apporterait plutôt dans une certaine mesure le moyen de la faire cesser. Maintenant, en se plaçant au point de vue politique, on invoque contre la réduction d’intérêt l’exemple des 45 centimes de la